L’Art au XXIe siècle sera engagé ou ne sera pas #1 – De l’errance à la révolte

J’aime ce qui dérange, ce qui interroge, ce qui gratte, ce qui choque, tout ce qui bouge, se meut et remue…

Je refuse par conséquent l’esthétique de l’immobilisme. Au risque de déplaire, je ne me contenterai pas ici de proposer, de suggérer.
Le processus artistique doit impérativement retrouver une dynamique de pensée, d’indépendance s’il veut pouvoir survivre.

Prenons pour exemple  le paysage musical classique actuel : qu’est-ce qui le détermine aujourd’hui ? Il semble qu’il corresponde à une volonté systématisée et assumée de formatage, une aseptisation globale de la démarche musicale censée – nous le savons tous – servir des objectifs économiques, suivre « l’air du temps ». Comment entrer dans ce paysage ? En « faisant carrière » : voilà une formule qui ferait frémir Richter, Yudina, Gould…. et pourtant… tout commence avec cette névrose ultime : « faire carrière » est un ingrédient, une idée passée dans l’Art. Et cela consiste simplement à porter un consensus destiné à plaire au plus grand nombre.

Mais comment plaire au plus grand nombre ? S’il est certain qu’il faille, en toute logique, travailler de manière honnête (comme dans tout métier), là s’arrête la vertu.
Puisque la première des conditions s’impose rapidement  : réduire à zéro la possibilité d’erreur, d’errance. Or, lorsqu’on « réduit à zéro », on nivelle purement et simplement la démarche, on lime, on élimine les extrêmes, les monts les plus élevés comme les vallées les plus enfouies. Réduire les risques c’est, artistiquement – ici sur un plan musical- se focaliser sur un objectif final  s’apparentant à une frappe chirurgicale : éviter avant toute chose (et donc au détriment de l’investissement émotionnel et sensitif)  les dommages collatéraux, s’interdire de s’emballer physiologiquement et psychiquement, refuser les excès de passions. Effectivement, celles-ci sont néfastes puisque risquées : emportez avec vous un auditoire et vous prendrez alors le risque d’importer l’erreur, de vous faire peur.

Mais… à dire vrai… qu’est-ce que l’erreur.  Une errance ? Est-elle la résultante parfois subie d’un élan de noblesse et d’implication? Elle est bien plus que cela : elle favorise le rebond, le questionnement, le voyage, l’expérience. Elle est ce qui pousse au dépassement de soi, elle est une griffure qui impose la fierté du vécu. Elle est la marque du passé sur un visage. Elle témoigne enfin de ce qu’on a vécu, de ce que l’on a osé.

Et si l’on pousse plus loin la réflexion, on comprend vite que de l’eugénisme musical au jeunisme  (en tant qu’absence d’expérience, de vécu, d’errance), il n’y a qu’un pas. Lorsque l’idée d’une pureté imposée passe dans un discours artistique, c’est l’interprète concerné tout entier -sa personne et ses propos- qui doit se couler dans ce moule aride, générant de fait une absence totale de convictions.
En réalité, la tendance actuelle à l’uniformisation (selon un modèle rêvé) des jeux, des instruments, des manifestations culturelles, correspond à un avant-goût de bâillonnement de la culture : ne pas déranger, ne pas bousculer, rester « jeune » et « beau » (toujours selon ce critère esthétique de pureté), ne pas dire un mot plus haut que l’autre servira votre carrière.
A contrario, l’on a d’ennuis que lorsque le propos amène un souffle nouveau. Et c’est tant mieux. Parce que, tant qu’il y aura opposition, il y aura démocratie.

Et l’artiste est une nécessité vitale, une plaie ouverte, une brèche à saisir dans l’instant, à accepter avec ses failles, ses faiblesses mais également ses élans, ses éclats, ses fulgurances.

« Une œuvre d’art est un coin de la création vu à travers un tempérament » disait Zola.

L’art doit rester un « je cherche », un mouvement, et l’artiste doit porter ce questionnement : tel un prophète, il arpente et expérimente l’expérience sans cesse renouvelée de l’aurore, du « tout est possible ».

D’aucuns diront que la politique ne sied pas à l’art, mais l’art EST politique au sens étymologique de « polis » : il est le lieu proclamé et indivisible de la cité, le questionnement incessant de la vertu, d’une justice camusienne ou désirée comme telle. Chacun de nous est un héritier de Prométhée, une pensée qui refuse la fatalité, un discours personnel qui permettra d’induire un nouvel élan, un questionnement.

L’aplanissement artistique est une manifestation visible de l’appauvrissement de la démocratie.

Proposons, comme Camus, un « Je me révolte, donc nous sommes« .


Laurianne Corneille

Photographie: Brian Cathcart  CC BY-NC-ND 2.0

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