About the Author: Pianiste, pédagogue passionnée et amoureuse de l'Art dans tous ses états.
L’Art au XXIe siècle sera engagé ou ne sera pas – De la division à l’universalité
Laurianne Corneille | déc 16, 2011 | Commentaires 1
La compilation « Je n’aime pas le classique mais ça j’aime bien » n’a pas pu vous échapper…
Dire qu’elle m’a interpellée est très en dessous de la réalité. Et je ne fustige pas ici une énième anthologie sur le sujet, naissant toutes d’intentions plus louables les unes que les autres et censées décomplexer le néophyte en la matière. Non, l’idée de la compilation, de l’anthologie, n’est pas la pire idée qui soit et est utilisée par les labels de tous genres musicaux, des plus populaires aux plus érudits. Et, bien qu’elle cautionne une certaine paresse et coupe de toute idée de voyage et d’expérimentation personnelle, il ne s’agira pas ici de l’attaquer de manière frontale.
Pensons le phénomène sur le plan de la communication, de la terminologie. Rien que l’intitulé…
Plusieurs aspects en découlent :
Premièrement, amener un sujet par la négation péremptoire pose un sérieux problème d’éthique dans le sens où celle-ci ne propose pas d’alternative, pas de changement, pas d’autre comportement initial que ce postulat de départ. D’une part, cette sentence se coupe de ceux qui pourraient aimer « le classique » (ne nous attardons pas non plus sur ce mot fourre-tout qui ne veut finalement rien dire en termes de musique savante) ; d’autre part, elle empêche, de par sa terminologie, une évolution positive de la mentalité de celui qui n’aime pas, lui collant définitivement une étiquette.
En d’autres termes, elle bloque tout mouvement de pensée. Curieuse chose pour une initiative qui a pour but l’intérêt potentiel et évolutif d’un public.
Il n’existe, pour ce type d’amorce, aucune dynamique de fidélisation à long terme, si ce n’est de continuer de tenter de palier les carences en modifiant constamment l’emballage, la « manipulation des symboles ». Il s’agit en outre d’un mal actuel : reprendre indéfiniment les mêmes concepts en en déguisant les contours pour donner une illusion de nouveauté. ( Ainsi par exemple en entreprise, afin de redynamiser les objectifs, on modifie le jargon alors que les résultats visibles restent les mêmes.)
Ensuite, la seconde partie de la phrase, mais ça j’aime bien, amène l’anéantissement bête et méchant de la première. Comme une insulte à l’intelligence, de type : je n’aime pas les gâteaux mais j’aime bien tous ceux qui sont au chocolat…
Insulte à l’intelligence donc, à laquelle vient s’ajouter, par le mot « bien », un manque cruel d’amour, de passion, de viscères. Ni tête ni cœur donc.
Continuons… Une absence délibérée de syntaxe, de rhétorique, corroborée par un système binaire… thèse, antithèse… et la synthèse ? Où se trouve l’évolution ? Où se situe le propos tenu ? Finalement destiné à personne, il n’a de surcroit aucune direction.
Parce que la troisième partie si elle existait, serait beaucoup trop lourde de sens et emplie de tout ce qui pourrait être transmis : elle pourrait s’intituler « pourquoi ? »
Qu’est-ce qui fait que, malgré l’appauvrissement éducatif et culturel (dont la responsabilité incombe énormément à l’Education Nationale), je vais avoir envie d’écouter des extraits de la « Flûte enchantée » de Mozart, le premier mouvement d’une symphonie de Beethoven, un impromptu de Schubert ?
M’a-t-on expliqué pourquoi ces œuvres-là, avec leur facture ciselée allant à l’encontre de la vitesse de consommation actuelle, ont réussi à me parvenir malgré le manque d’investissement général ?
M’a-t-on appris pourquoi la magie rhétorique de la cinquième symphonie de Beethoven n’aura jamais besoin de personne pour arriver jusqu’à moi ?
M’a-t-on expliqué que je pourrais tout aussi bien ressentir et apprendre à reconnaître la couleur de la septième diminuée – quatre sons unis dont la physionomie basée sur l’équidistance est envisageable géométriquement, dont la couleur peut être perçue de manière synesthésique, dont la texture peut être mémorisée physiquement - comme le professionnel, en y ajustant ma représentation mentale personnelle ? Que la musique est avant tout un phénomène vibratoire, physique et que le principe d’euphonie est une sensation que mon corps reconnait sans qu’aucune éducation ne soit faite au préalable ?
Me dit-on enfin que le clivage entre « experts » et « profanes » n’existe que parce que certaines personnes continuent d’entretenir le mythe selon lequel la musique sérieuse est affaire de gens qui s’y connaissent uniquement ?
Alors ce type d’intitulé m’interpelle… et si tout était possible parce que quelque chose résiste, plus fort que la désinformation et le clivage des genres humains et musicaux.
C’est certainement en attendant le meilleur d’un public potentiel qu’on peut récolter le meilleur de son investissement émotionnel et intellectuel, sans avoir à se contrefaire…
Redonner une dynamique culturelle évolutive et positive à tous. S’appuyer sur le caractère universel d’une œuvre d’art… Et faire un peu confiance, ne pas défigurer les choses…
Photographie: Philippe Martin CC BY-NC-SA 2.0
Pieter Bruegel l’Ancien : La Tour de Babel, 1563
Filed Under: Edito
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