La musique klezmer

Lorsqu’on demandait à Louis Armstrong ce qu’était le jazz, il répondait: « Si vous devez poser la question, alors vous n’arriverez probablement jamais à le savoir !  » On ne saurait mieux dire à propos du klezmer !
Il est rare que l’on éprouve autant de difficulté à définir une musique : chaque peuple a la sienne et chaque région du monde peut revendiquer ses spécificités musicales.

Il n’en va pas automatiquement de même du klezmer : il ne s’agit (heureusement !) pas du patrimoine d’une race, d’une religion, ni même d’une terre, si sainte soit-elle… Alors qu’est-ce ?

Le musicologue américain Mark Slobin compare le klezmer au champignon du conte russe où des animaux viennent s’abriter de la pluie: plus il pleut, plus il y a d’animaux et plus le champignon grandit… Il est vrai que beaucoup de musiciens se revendiquent aujourd’hui de la mouvance klezmer. Pour Bert Stratton, le klezmer est un dépotoir : on peut y mettre tout ce qu’on veut… Mais il importe de connaître le lieu avant de l’utiliser ! Selon la Kabbale revisitée par Giora Feidman, toutes les musiques ont déjà été créées par Dieu avant d’être composées ou jouées. L’instrument n’est que le « haut-parleur » d’une musique universelle qui jaillit de l’intérieur du musicien, qu’il soit juif ou non… donc toutes les musiques sont du klezmer !

Alors, si des juifs dansent la lambada lors d’un mariage, est-ce du klezmer ? C’est l’avis de Frank London ! Et si on chante les Beatles en yiddish (oui, ça se fait !), est-ce du klezmer ? Très peu pour moi ! D’abord parce que, à ses origines, le klezmer est une musique instrumentale, même si parfois un badkhn, un animateur, venait donner la réplique aux musiciens…
Ensuite parce que son fond culturel est primordial : le klezmer était une musique « fonctionnelle », certes, mais avant tout spirituelle et faite par des Juifs pour des Juifs. Même si des goyim la jouent (et parfois mieux que des Juifs !), elle reste une musique juive native, un miroir musical de la diaspora ashkénaze, une chimère de sources juives diasporiques (liturgique, hassidique, laïque…) et d’influences culturelles locales (slave, tsigane, ottomane et -plus tard américaine), mais amalgamées d’une manière unique, avec une énergie et un son distinctif qui interpellent aussi bien les  « insiders » que le grand public.

On pourrait dire, bien sûr, que le klezmer est simplement la musique que les Juifs ashkénazes jouaient et écoutaient et sur laquelle ils festoyaient et dansaient en Europe de l’Est, puis celle qu’ils ont apportée aux Etats-Unis jusqu’au milieu du vingtième siècle. Mais du fait de l’éclectisme qui la caractérise, de sa grande diffusion géographique et de son évolution sur plusieurs siècles, Joel Rubin se demande -à juste titre- s’il est vraiment judicieux de parler d’une (seule) musique klezmer !

On peut, certes, la classifier selon ses différents rythmes: le freylekhs joyeux, le bulgar endiablé, le khosidl spirituel, le nigun propice à la transe, la hora méditative, le sher salonesque et la patsh tants enjouée… ou selon ses origines: « centrale », co-territoriale, etc. On peut aussi chercher les points communs entre les divers interprètes, les figures mélodiques qui reviennent plus souvent chez les musiciens juifs que chez d’autres, slaves ou tsiganes. On peut encore analyser les modes que le klezmer utilise et les nommer d’après la liturgie: ahava raba, adonoy molokh, mi sheberakh… Il est même possible d’apparier certaines de ces gammes avec de modes orientaux connus sous le terme de maqam.

Mais à quoi bon ? Si le klezmer est si difficile à cerner, c’est que le  » juif  » l’est aussi. Il y a autant de définitions du judaïsme que de Juifs… et même encore plus! Pourquoi n’en serait-il pas ainsi pour le klezmer ?
Quoi qu’il en soit, aucune musique ne sait, mieux que le klezmer, lakhn mit trern, rire avec des larmes et j’aurais aimé être l’auteur de la définition donnée par Mickey Katz :

le klezmer est le blues ashkénaze !

Si le sujet vous intéresse, vous trouverez des informations complètes sur le klezmer, les concerts de musiques juives et les groupes klezmer de Genève (Suisse) sur www.borzy.info.

Michel Borzykowski

 

Photographie: Hugovk (CC BY-NC-SA 2.0)