En réponse à la crise de l’enregistrement musical, le Centre National de la Musique (CNM) renfloue les gros producteurs

Un contexte alarmant

Nous vivons sans aucun doute une crise de l’enregistrement musical. D’après le rapport 2011 de la Fédération Internationale de l’Industrie Phonographique, la distribution de musique en ligne a augmenté de 1000% en 7 ans, mais dans l’ensemble les revenus ont baissé de plus de 30% (1). Cette baisse dissuade les producteurs de prendre des risques financiers mais cette crise retombe surtout sur ceux qui créent les enregistrements musicaux : en premier lieu les artistes, c’est à dire les musiciens, chanteurs, auteurs et compositeurs dont les enregistrements servent au mieux à promouvoir leurs concerts ; en second lieu les ingénieurs du son et autres professionnels du studio qui doivent s’adapter aux budgets de plus en plus restreints des enregistrements sans en compromettre la qualité (la possibilité d’obtenir le son de Radiohead avec une carte son et 3 micros à 100 euros dans un garage reste un mythe !).Cette crise est directement liée aux échanges de fichiers musicaux illégaux sur la toile, ainsi qu’au streaming qui est légal mais ne compense pas à ce jour la baisse de revenus (par exemple YouTube, mais aussi des sites payants qui reversent très peu d’argent aux artistes).

Lorsque je demande aux amateurs de musique pourquoi ils ne veulent pas payer pour les enregistrements, la réponse courante est : «pour engraisser encore plus les gros producteurs de disque ? Sûrement pas». Bien souvent, la suite c’est : «de toutes façons je préfère la musique en live », ou encore, « les enregistrements étaient bien mieux à l’époque du vinyle».
Malgré une part de mauvaise foi dans leurs réponses, ces amateurs évoquent la réputation des gros producteurs de voler les artistes et manipuler l’intégrité de leur musique à des fins commerciales.

En 1994, Steve Albini (réalisateur de disques de Nirvana, PJ Harvey, etc…) dénonçait le modèle de financement des gros labels de disque dans le cas de succès (2). Si certains artistes se tournaient vers des labels indépendants plus respectueux de leurs droits d’auteur et de leur créativité, la plupart préféraient signer avec un gros label pour bénéficier de plus gros budgets de production et de diffusion. Et, en effet les gros producteurs justifiaient leur modèle abusif par la prise de risque élevée due aux frais de production très coûteux.

Au cours des dix dernières années, les conditions sont devenues scandaleuses au point de faire passer celles des années 80 et 90 pour le meilleur des mondes. Dans certains cas, le label finance la production mais ne paie pas les artistes qui doivent aussi céder une grande partie sinon la totalité de leurs droits. De plus en plus souvent, les artistes gardent leurs droits mais financent la totalité de leurs enregistrements, le label n’assurant que la distribution et parfois sans aucune promotion. Récemment une musicienne me rapportait qu’un label lui avait carrément demandé de payer au préalable pour être distribuée, alors qu’elle avait assuré tous les frais de production elle-même.

Le Centre National de la Musique (CNM) à la rescousse…

La crise économique de l’industrie phonographique sert d’introduction au rapport sur la Création Musicale et Diversité à l’Ère Numérique (3) pour le Centre National de la Musique (CNM). Ses auteurs concluent rapidement à la nécessité d’une augmentation des subventions de l’État pour la musique enregistrée, soit 54M€/an (4) au lieu de 27M€ en 2010.

Si cette conclusion est à première vue très positive, la distribution de ces subventions est aberrante:

1) 75 % seraient des aides automatiques aux plus grosses entreprises de production (5) ;

2) les anciens guichets d’aide seraient centralisés en une seule structure (6) ;

3) le CNM ne prévoie pas de système de rémunération des artistes alors que les aides anciennement allouées aux artistes pour la création et diffusion de leurs projets seraient dirigées vers les producteurs de musique enregistrée et de spectacle vivant (7).

1) En quoi la répartition 75% des aides pour les plus grosses entreprises contre 25% pour les autres structures est-elle justifiable ? De plus, pourquoi une aide automatique pour ces grosses entreprises contre des aides sélectives pour les producteurs de moindre envergure?
Il n’a jamais été prouvé que les grosses productions produisent de meilleurs enregistrements que les labels indépendants ou micro labels. Je prends pour exemple le palmarès 2011 de l’Académie Charles Cros, sur 14 prix du Disque et du DVD, 2 ont été produits par des majors (Virgin Classics et Universal Music France), 8 par des labels indépendants importants (Zig-Zag Territoires, Alpha, Blue Note, Tôt ou Tard, Harmonia Mundi, Didier Jeunesse, Gallimard/Écoutez lire et Aeon) et 4 par des micro labels (Ameson, Jaro, Lusafrica et Homerecords.be).

2) Les guichets d’aide existants sont appelés à déléguer au CNM l’intégralité des sommes consacrées à l’action culturelle et artistique. Si cette centralisation facilitera la vie aux artistes et producteurs dans leurs demandes de subventions, elle présente un danger pour la diversité des projets subventionnés. En effet la centralisation de la sélection des projets est contradictoire avec la subjectivité des goûts artistiques. Je prends pour exemple l’industrie du disque américaine entre 1970 et 1980 : une étude montre que le regroupement de 76.5% des sorties de disque en 4 majors correspond à une perte d’originalité artistique et une baisse importante des ventes (8).

Les auteurs du rapport se disent préoccupés par le besoin de maintenir la diversité artistique et d’ «assurer la défense des acteurs les plus faibles» (p.89) mais ne donnent aucun chiffre pour ce qu’ils appellent les «niches» musicales, les genres «plus exigeants», ou encore les musiques «fragiles». Mais à quelles musiques font-ils référence ? Les musiques expérimentales ? La musique contemporaine ? Le jazz ? Les musiques du monde ? Le rap ? Les musiques électroniques ? Le indie rock ? Toutes ces musiques ne seraient-elles que des exceptions à la production commercialement rentable qui mériteraient quelques miettes du financement public pour la musique?

3) Une enveloppe de seulement 4M€ est prévue pour des aides directes aux auteurs compositeurs et aux autoproducteurs (9). Selon la répartition de l’action culturelle et artistique des SPRD 2010 (p.48), le total des aides directes aux auteurs-compositeurs et artistes-interprètes s’élevaient à 37M€ (SACEM, ADAMI et SPEDIDAM). Le CNM coupera ces aides directes aux artistes pour financer les producteurs avec de l’argent public, alors que ces derniers n’ont aucune obligation de rémunérer les artistes équitablement.

Alternatives ?

Je ne remets pas en question la nécessité des labels pour produire des enregistrements de qualité, si l’on entend par label une structure qui encadre la production financièrement et qui donne accès à des professionnels de studio compétents et de l’équipement approprié. Sinon il s’agit d’une structure de diffusion.
Mais je soutiens que les aides publiques doivent se baser en premier lieu sur la qualité des projets proposés, et non sur la taille et le chiffre d’affaire des entreprises de production. L’évaluation de la qualité pose toujours problème mais peut être optimisée par des jurys diversifiés et constitués essentiellement d’artistes, suivant un ensemble de critères qui diffèrent en fonction du style musical : des critères traditionnels comme la qualité d’une démo, des récompenses de critiques, les bios des artistes et leur popularité sur leur scène locale, et des critères plus modernes comme les bases de fans sur les réseaux sociaux en ligne ou leur réputation sur des blogs spécialisés.
Je pense surtout que toute aide publique allouée à un producteur devrait s’accompagner d’obligations de rémunérer équitablement les artistes sélectionnés et sans leur demander de céder leurs droits. De même pour les structures de diffusion (vente en ligne ou streaming), leurs subventions devraient s’accompagner du reversement obligatoire aux artistes d’un pourcentage honnête sur les revenus.

Profitons de cette crise de l’enregistrement musical pour changer un système qui n’a jamais profité équitablement aux artistes et qui permet de moins en moins l’accès à des enregistrements de qualité. Je suggère qu’une organisation de l’industrie de l’enregistrement plus moderne et plus équitable redonnera envie aux amoureux de la musique de payer pour la musique enregistrée.

Amandine Pras

Je remercie Cordes et Âmes de m’avoir incitée à publier cet article sur leur site et je les encourage dans leur engagement pour la musique. Je remercie également Hannelore Guittet, Sylvaine Hélary, Maryse Lavoie, Brigitte Pras et Matthieu Fontana pour les conversations intéressantes et leur aide dans l’écriture de cet article.

Notes

(1) International Federation of the Phonographic Industry (2011). Digital music report. http://www.ifpi.org/content/section_resources/dmr2011.html

(2) Albini, S. (1994). The problem with music. Maximumrocknroll.
http://www.arancidamoeba.com/mrr/problemwithmusic

(3) Création Musicale et Diversité à l’Ère Numérique (Octobre 2011).
http://www.ladocumentationfrancaise.fr/rapports-publics/114000585/index.shtml

(4) «dont 14M€ déléguées par les sociétés civiles de producteurs» (p.12)

(5) «un mécanisme d’aide automatique -75 % des aides pour la musique enregistrée soit 40M€ – seraient mis en place pour les opérateurs ayant un chiffre d’affaire significatif» (p.93)

(6) «la simplification des guichets d’aide justifierait que les sociétés civiles (SPRD) délèguent au CNM l’intégrité des sommes qu’elles consacrent à l’action culturelle et artistique» (p.75)

(7) «La mission estime utile de renforcer les aides actuelles, principalement dirigées vers les producteurs de musique enregistrée et de spectacle vivant, et de les compléter par un soutien aux différents mode de diffusion et d’exploitation de la musique» (p.72)

(8) Lopes, P. (1992). Innovation and diversity in the popular-music industry, 1969 to 1990. America Sociological Review, 57(1), 56-71.

(9) «un co-financement de la SACEM et des sociétés d’artistes-interprètes» (p.12)

Photographies : Abragad (CC-BY-SA-2.0)