Les concepts de « musique savante » et « musique populaire » en Iran, Afghanistan et Tadjikistan

Quelques précisions sur les termes savant et populaire :

Les termes savant et populaire sont généralement utilisés pour désigner deux catégories principales de musique en Iran, en Afghanistan et au Tadjikistan. Cette classification est employée par les musiciens eux-mêmes. Les termes savant et populaire montrent la représentation que les musiciens ont de la musique qu’ils jouent, d’où la nécessité pour un chercheur d’en tenir compte et de faire ses recherches dans ce cadre.

Le mot savant, en français, désigne généralement le répertoire de musique classique de l’Iran, du Tadjikistan et de l’Afghanistan. On emploie en farsi les mots fâkher [1], âlémâneh [2], sonnati [3] pour nommer ce répertoire.

Au Tadjikistan, on emploie également le terme classique (mot emprunté du russe klassiki) pour nommer le répertoire savant de ce pays, ce qui introduit une confusion avec le répertoire de la musique classique occidentale. En Afghanistan, les répertoires de musique savante sont généralement appelés musique shahri [4].La musique populaire est appelée mahalli [5], mardomi [6] ou âmiâneh [7] en Iran, khalghi [8] au Tadjikistan. En Afghanistan, ce répertoire est appelé aussi musique roustâ’i [9].

Il faut cependant avoir à l’esprit que les différents termes utilisés pour désigner les répertoires savant et populaire ne sont pas équivalents. Le choix de l’utilisation de ces termes dépend des musiciens, mais tous les musiciens n’emploient pas ces termes, et certains d’entre eux ne donnent aucune appellation à la musique qu’ils jouent.

Les répertoires savants, c’est-à-dire le Radif, également appellé Dastgâhs en Iran, le Shash-maqâm (ou six maqâms) au Tadjikistan, et la musique classique afghane, n’ont pas une situation tout à fait comparable. Cependant, l’on peut dire que ces musiques savantes ont un aspect historique en commun, point sur lequel tout le monde est d’accord : les musiques savantes étaient jouées pour les rois, alors que les musiques populaires ne l’étaient pas.
Définir cette musique en ayant recours à l’aspect historique revient à aborder ce sujet d’un point de vue social.

Le joueur de robâb, tableau de Mirzâ Mohammad Dja’far

Le statut social des répertoires savants et populaires, le statut social des musiciens qui les jouent, et les lieux sociaux de la pratique de ces répertoires sont des facteurs interdépendants :

En Iran

En Iran, on divise les musiques en sonnati et mahalli. Le mot sonnati signifie traditionnel. La musique sonnati désigne généralement le répertoire classique ou savant, appelé Radif ; mais le terme sonnati introduit une confusion car il laisse à penser que la musique mahalli n’est pas une musique traditionnelle. La musique mahalli est celle qui regroupe généralement les musiques «folkloriques». Il existe plusieurs genres de musique mahalli, selon les régions géographiques.

Un concert de musique savante iranienne. Sâlâr Aghili est le chanteur du groupe.

Dans le passé, le Radif était considéré comme plus prestigieux que la musique mahalli, et le statut des musiciens du Radif était plus élevé que celui des musiciens mahalli. Cette différence est moindre de nos jours, mais la musique mahalli continue à être perçue comme une musique non scientifique, une musique simple, que l’on peut apprendre facilement, et qui est facile à comprendre. Ce discours montre la représentation que les musiciens ont de la musique mahalli ; elle est considérée comme ayant un niveau un peu moins élevé que la musique classique iranienne.

Mais en Iran, la musique classique iranienne était elle-même considérée comme moins prestigieuse et d’un statut moins élevé que la musique classique occidentale.

En Iran, il existe un autre genre de musique populaire, qui est une musique de divertissement jouée dans les grandes villes : la musique motrébi. Les motrebs sont considérés comme des musiciens de bas niveau. En Iran, le statut du musicien est donc directement lié au répertoire de musique qu’il joue.

Les lieux sociaux où sont jouées la musique savante et la musique populaire sont très différents en Iran. De nos jours, la musique savante est plutôt jouée dans les concerts, c’est-à-dire que la musique est jouée pour elle-même, alors que la musique populaire est jouée lors des fêtes, et conserve donc souvent une fonction sociale.

Extrait du documentaire Daf

Au Tadjikistan

La différence de statut entre les musiques populaire et savante au Tadjikistan est plus ambiguë. Le terme classique est utilisé au Tadjikistan à la fois pour désigner la musique classique occidentale et le Shash-maqâm, qui est le répertoire savant du Tadjikistan et de l’Ouzbékistan.

Au Tadjikistan, depuis une vingtaine d’année, la musique populaire –appelée khalghi– a un statut presque équivalent à celui de la musique savante, du fait d’un mouvement orchestré par des décideurs politiques et culturels. Contrairement à l’Iran, le lieu social de la pratique de ces deux catégories de musique (savante et populaire) n’est pas différent : on peut jouer de la musique savante dans une fête de mariage par exemple. La musique classique du Tadjikistan n’a jamais été jouée uniquement dans les concerts ou auprès du roi. Au Tadjikistan, le statut social des musiciens du répertoire savant et du répertoire populaire ne diffère pas.

En Afghanistan

La situation y est plus compliquée, car il y a plusieurs répertoires de musique classique afghane ; ces répertoires contiennent des éléments de la musique indienne ou ont été importés tels quels de l’Inde.

La musique populaire existe en Afghanistan, elle est différente selon les différentes tribus afghanes et les régions.

Le statut des musiciens en Afghanistan n’a apparemment aucun lien avec le répertoire qu’ils jouent. En Afghanistan, les musiciens sont globalement divisés en deux groupes : les sâzandehs et les showghis. Les sâzandehs sont des professionnels, ils ont appris la musique de leur père. Ils ont un statut social plus élevé que les musiciens amateurs, appelés showghis. Mais dans la société afghane, les sâzandehs sont désignés avec des mots péjoratifs tels que motreb ou dâlak, ce qui montre que même les sâzandehs n’ont pas un statut très élevé en Afghanistan. Les Afghans considèrent que les musiciens, dans l’ensemble, n’ont aucune valeur. Cette manière de voir les musiciens existe encore actuellement, malgré les efforts qui ont été faits pour valoriser la culture afghane.

Deux musiciens de la tribu Bakhtiâri, au sud-ouest de l’Iran.

Le statut social des musiciens est donc compliqué et difficile à classifier en Afghanistan, mais il est clair que tous les musiciens n’ont pas un statut égal : les sâzandehs ont un statut plus élevé et ne vont pas jouer dans les fêtes de mariage, alors que les showghis y vont. A Kaboul, les sâzandehs et les showghis vivent dans des quartiers séparés et ne se mélangent pas.

Une analyse historique permet cependant de retracer les liens qui existent entre les répertoires savant et populaire :

Le cas de l’introduction d’éléments appartenant à la musique populaire dans le répertoire savant en Iran :

Les recherches effectuées sur l’histoire du répertoire savant iranien montrent que dans le passé, les musiciens du répertoire savant étaient issus des rangs des musiciens de divertissement (les motrebs), et étaient devenus par la suite des musiciens de la cour du roi.

Le répertoire savant iranien comporte actuellement des tasnifs, qui sont des chansons populaires créées à l’origine par les motrebs, mais au début du XXe siècle, ce répertoire est entré dans le Radif et a eu un statut plus élevé depuis, de par ce fait.

A l’époque actuelle, nous constatons que des instruments spécifiques de la musique folklorique ont été introduits dans les concerts de musique savante ; le daf et le robâb par exemple. Le daf est un instrument de percussion kurde, mais il est employé assez régulièrement dans les orchestres de musique savante depuis quelques années. Le robâb, instrument de la région du Baloutchistan, a été introduit dans les orchestres de musique savante il y a 3 ou 4 ans. Le robâb est devenu très connu depuis qu’il est joué pour le Radif, mais il a encore une connotation folklorique, et personne ne le considère comme un instrument de musique savante.

Jouer le répertoire savant avec un instrument spécifique d’une région du pays est une tentative pour montrer la musique savante sous une autre facette, et introduire une atmosphère populaire dans la musique savante, même si la musique que l’on joue avec cet instrument reste très classique.

Le cas de la transformation d’une musique populaire en une musique savante au Tadjikistan :

Le répertoire Falak du Tadjikistan est un répertoire populaire (ou khalghi) d’une région du sud du Tadjikistan. Le Falak est devenu un répertoire quasiment savant en dix ans, tant et si bien que l’année dernière, deux livres ont été publiés à propos des règles qui régissent ce répertoire. Or, il y a 5 ans, la seule chose que les musiciens qui jouaient le Falak disaient, était que cette musique servait à exprimer la douleur ; ils ne portaient aucun discours sur les règles de ce répertoire.

Le Tadjikistan a voulu avoir une Musique Nationale après son indépendance. La musique savante du Tadjikistan est la même que celle de l’Ouzbékistan, or les Tadjiks voulaient avoir une musique qui ne soit jouée que dans leur pays. Ils ont donc choisi le répertoire Falak pour créer une musique savante (bien que le Falak soit également joué dans le Badakhchan, région du nord de l’Afghanistan).

Le processus qui transforme une musique populaire en une musique savante se perçoit généralement à la fois dans la manière de jouer cette musique, dans la manière de l’enseigner et dans le discours que l’on tient à propos de cette musique. Le fait que le jeu instrumental devienne beaucoup plus présent dans le répertoire en question, que des musiciens se spécialisent dans ce répertoire, que des solos apparaissent et qu’ils soient joués par des solistes virtuoses sont des éléments de ce processus de transformation d’un répertoire populaire en un répertoire savant. Créer un système musical à partir de ce répertoire populaire (qui devient ainsi un modèle à imiter et à répéter dans les créations musicales), tenir un discours scientifique à propos de ce répertoire et changer le vocabulaire employé pour décrire ce répertoire, publier ce discours scientifique dans des revues spécialisées ou des livres, et utiliser ces écrits pour l’enseignement font également partie de ce processus de transformation d’une musique populaire en une musique savante.

Djamileh Zia (résumé à partir d’une conférence donnée par Ariane Zevaco, anthropologue, à l’Instititut Français de Recherche en Iran)

Notes

[1] Le mot «fâkher» signifie «distingué», «précieux» en persan.

[2] Le mot «âlémâneh» signifie «doté d’érudition» en persan.

[3] Le mot «sonnati» signifie «traditionnel» en persan.

[4] L’expression «musique shahri» signifie «musique urbaine».

[5] Le mot «mahalli» peut être traduit en «régional».

[6] Le mot «mardomi» peut être traduit en «populaire».

[7] Le mot «âmiâneh» peut également être traduit en «populaire».

[8] Le mot «khalghi» peut également être traduit en «populaire».

[9] L’expression «musique roustâ’i» signifie «musique des villages».

Cet article a été publié initialement dans la Revue de Téhéran.
Créée en octobre 2005, la Revue de Téhéran est à l’heure actuelle le seul magazine iranien en langue française. Il connaît aujourd’hui une large diffusion au sein de l’Iran et compte également de nombreux abonnés en France et dans plusieurs pays francophones. Sa direction est placée sous l’égide de la Fondation Ettelaat, qui, depuis sa création en 1934, n’a cessé d’éditer, outre son quotidien du même nom, de nombreuses publications scientifiques, culturelles, ou consacrées aux sciences humaines. Il s’adresse à la fois à un public français et iranien francophone, et vise à faire connaître et à approfondir certains aspects historiques, philosophiques, ou sociaux de la culture iranienne. Il traite également de la littérature et aborde certains grands débats sociopolitiques iraniens et français actuels. Le but de cette Revue est non seulement de faire connaître davantage les multiples richesses de l’Iran et de participer ainsi, même modestement, au “dialogue des civilisations”, mais également de contribuer à la promotion de la langue française en Iran et dans tous les pays distribuant notre magazine. Elle vise de plus à favoriser la recherche comparée sur des thèmes communs à ces deux cultures, et à ouvrir de nouveaux domaines d’études et de coopération entre l’Iran et la France.

Photographie: Palais d’Ali Qapu à Esfahan, par Brum D (CC BY-NC-SA 2.0)