Compte-rendu des états généraux du jazz

Hier à la Maison de la Poésie à Paris, était organisée une journée de tables rondes suite à la remise, fin décembre 2011, du rapport d’étape sur le Jazz en France, par le groupe de travail mené par Laurent Coq, Alex Dutilh, et Pierre de Bethmann.

Objectif de cette mission de concertation : faire un état des lieux d’un milieu sinistré, pour poser les bases d’une réflexion sur l’amélioration des conditions d’exercice des artistes de jazz et accroître la présence de ce répertoire dans le paysage culturel. Cette mission a reçu un accueil d’autant plus favorable par le Ministère qu’elle a été menée directement par des artistes regroupés en collectif pour interpeller les pouvoirs publics. Belle initiative, qui pourrait, qui sait ? faire des émules et se transposer à d’autres répertoires musicaux. La solidarité interprofessionnelle se fait parfois trop rare, et mérite donc d’être mentionnée.

Pour mémoire, Frédéric Mitterrand avait notamment retenu du rapport les dix propositions suivantes, dont il souhaite une mise en application rapide :

  1. La mise à l’étude de la création d’un dispositif d’insertion, développement et émergence dans le jazz (DEFA) pour les artistes en développement de carrière.
  2. La réflexion autour d’un lieu pour le jazz à Paris pour accueillir l’Orchestre National de Jazz et une pépinière de talents et de projets.
  3.  La mise en œuvre d’un soutien renforcé pour les premières parties qu’il faut recouper avec les propositions du futur Centre National de la Musique allant dans le même sens.
  4. La création de lieux dédiés au jazz dans une logique d’aménagement territorial nécessaire pour accompagner nombreux artistes concernés.
  5. Le renforcement de la place du jazz dans les réseaux de diffusion comme les scènes nationales et les SMAC.
  6. Le renforcement des liens entre le Bureau Export et l’institut Français pour mieux prendre en compte le développement international du jazz.
  7. L’extension et le développement du soutien aux dispositifs franco-britannique et franco-germanique qui pourraient être mis en place avec la Sacem dans le domaine du jazz.
  8. Le soutien à la création de clusters ou grappes d’entreprises qui puissent accompagner les artistes de jazz.
  9. Le renforcement de la collaboration entre la formation et les lieux de diffusion pour promouvoir les artistes dans un esprit de développement territorial.
  10. Assurer une plus grande présence du jazz dans l’audiovisuel public.

Pour ceux que cela intéresse, le rapport complet est consultable sur le site du Ministère de la Culture et de la Communication.

Cette journée fût introduite par le directeur général de la création artistique (DGCA) Georges-François Hirsch, annonçant, avant de devoir rapidement s’éclipser, des négociations en cours avec la ville de Paris pour faire du Théâtre Paris Villette le lieu officiel de résidence de l’ONJ (Orchestre National de Jazz), et par extension, un nouveau lieu consacré au jazz.
Information à prendre avec des pincettes cependant, rien n’étant encore confirmé.

Suite à cette introduction, la première table ronde fût consacrée à l’insertion professionnelle :

Jean-Charles Richard, principal intervenant de cette première heure de débat, en profita pour souligner qu’en aucun cas l’éducation ne saurait être soumise aux lois du marché, et que l’ambition de l’ensemble des établissements qui proposent l’enseignement du jazz doit ainsi être de former au plus haut niveau, bien sûr, mais indépendamment de la réalité économique du secteur.

Il est bon de rappeler qu’on forme donc des mélomanes avant toute chose, ce qui n’empêche pas de se soucier de la problématique du nombre effectif d’étudiants formés pouvant être absorbés par le secteur professionnel.
Le nombre d’étudiants admis chaque année au CNSM de Paris dans le département jazz (une quinzaine) a d’ailleurs à cette occasion été jugé insuffisant.

Plusieurs points clé ont été soulevés : la dispense d’une formation solide (cursus théorique, pratique), des enseignants actifs sur la scène, le développement de concours et tremplins, et l’association d’écoles et de lieux de diffusion, pour notamment inciter les étudiants à une fréquentation assidue des concerts. Ce dernier point n’a pas manqué de susciter quelques remarques sur les tarifs trop onéreux des clubs de jazz, et questions : faut-il vraiment rendre obligatoire une telle démarche, ne doit-elle pas plutôt être spontanée ? A quand des places gratuites pour des concerts de jazz proposés aux étudiants du CNSM, au même titre que celles dont ils bénéficient par exemple pour les ballets et opéras donnés à Bastille et Garnier ?

Intervention intéressante de Clotilde Rullaud qui a mis en exergue la dimension symbolique du jazz comme l’art de s’exprimer librement avec des contraintes, message dont la portée pourrait s’inscrire facilement dans un programme éducatif plus large sur le thème de « trouver sa place dans un groupe », par exemple.
Enfin, Clotilde Rullaud, toujours, a également souligné qu’un artiste qui serait complètement déconnecté de la marchandisation de l’objet culturel ne saurait s’insérer professionnellement, et que si la musique est avant tout une passion, elle n’en demeure pas moins un métier, dont il faut maîtriser les enjeux de société. Il apparaît donc indispensable que certaines notions fondamentales des aspects pratiques du métier soient enseignées dans les conservatoires.

Deuxième table ronde de la journée, sur la diffusion :

On en retiendra moins d’informations significatives. Fred Maurin, de Ping Machine, y milita pour encourager une plus grande prise de risque éditoriale, supposant l’établissement d’une plus grande confiance entre artistes et programmateurs. Constat intéressant, mais pas forcément d’idées concrètes proposées pour faire évoluer les choses.

On y évoqua à nouveau le prix des places, avec la nécessité de replacer le discours sur la diffusion dans un contexte économique, subordonné notamment à des coupes budgétaires sévères.
En exemple, l’intervention de Pierrette Devineau déplorant un budget à la baisse de -17% pour le Paris Jazz Festival, avec pour conséquence directe la suppression des premières parties programmées à 15h. Autre exemple, le Jazz Club de Dunkerque, dont les subventions de la DRAC ont chuté de 20%, avec comme seule explication que « le jazz n’a pas su se renouveler, et qu’il faut passer à autre chose ». Voilà qui va faire avancer le schmilblick !

On en revient toujours au nerf de la guerre : l’argent…

Dernier point évoqué, la spécificité parisianno-parisienne qui consiste à payer pour jouer, ou en tout cas faire de la prévente, remplir la salle, faire de la communication pour pouvoir avoir la chance de se produire, tandis qu’en province le milieu est beaucoup plus structuré et professionnalisé, avec des programmateurs officiellement rémunérés qui peuvent donc valoriser une action culturelle territoriale plus ambitieuse.

3e table ronde, sur l’export :

Situation difficile pour le jazz français à l’export, qui représente une économie déficitaire. Manquent en moyenne 1000 euros par concert, d’après une estimation du Bureau Export, tout de suite reprise par Louis Moutin et Reno di Matteo précisant qu’il s’agit vraiment d’une fourchette basse.
Petit récit d’anecdotes de galériens par le batteur Sylvain Darrifourcq nous contant la seule façon aujourd’hui pour un groupe d’aller jouer à Londres : y mettre de sa poche, avec la motivation comme principal carburant pour monter ses projets.
Suite à une attaque (en règle, chiffres détaillés à l’appui) de Louis Moutin pour nous expliquer le paradoxe de l’infime participation du Bureau Export à ses tournées aux USA, par opposition à la SPEDIDAM ou la BNP Paribas, plus généreuses, la directrice du Bureau Export a pris la parole pour déplorer à son tour de grosses coupes budgétaires des subventions du Ministère des Affaires Étrangères, réduisant à 2000 euros par projet en moyenne leurs capacité de distribution d’aides.

La SPEDIDAM n’est pas en reste en matière de réductions budgétaires : les aides aux salaires ont été réduites de 50 à 40%, et sont non cumulables avec l’aide aux transports. La SACEM a perdu quant à elle environ 1 million d’euros pour son volet consacré à l’action culturelle.

Parmi les préconisations, il a ainsi été suggéré de briser le tabou sur les fonds privés, et d’interpeller l’État pour un plus grand encouragement au mécénat privé par les entreprises. En outre, il a également été préconisé que les critères d’attribution des aides évoluent et soient plus spécifiques à chaque type de répertoire, faute de quoi l’inadéquation de certains requis avec la réalité du secteur jazz condamne d’avance trop de projets.

4e table ronde, sur la structuration économique et la production phonographique :

Il a été rappelé l’attachement à l’objet physique CD, Édouard Ferlet et Laurent de Wilde ne croyant manifestement pas à sa disparition, évoquant entre autres la galette CD comme support de stockage des images ou des photos. Cela fait belle lurette que les clés USB ou échanges de fichiers par serveurs ont supplanté les CD. On retrouve ici une certaine forme de conservatisme de pensée assez prégnant chez les acteurs des musiques dites « savantes ».

Si la disparition totale du CD ne se fera pas du jour au lendemain, et que l’objet CD subsistera peut-être comme objet artisanal vendu à la fin des concerts, il ne faut pas perdre de vue que la tendance actuelle est au développement toujours plus rapide des offres de streaming et de téléchargement légal. Sans parler des rumeurs persistantes qui voudraient qu’Apple abandonne définitivement les lecteurs CD sur ses ordinateurs, pour une logique de distribution de la musique via le « Cloud ». Affaire à suivre…

De même que pour le Bureau Export, a été évoquée la nécessité de changer les critères d’attribution des aides à la production phonographique, assujetties actuellement à un accord de distribution physique, à l’exception des aides du MFA. Pour rebondir sur la question précédente de croire ou non à la survie du CD, le changement de modalité d’attribution des aides a plutôt été défendu dans un constat de difficulté à trouver un distributeur physique (crise oblige), plutôt que dans une volonté manifeste de promouvoir la distribution numérique.

Édouard Ferlet a profité de cette table ronde pour parler de son expérience de producteur à la tête du label Mélisse, nous expliquant que sans « image », il est difficile aujourd’hui de promouvoir un album. Sans « image », c’est-à-dire sans EPK (vidéo promotionnelle), notamment, dont les coûts sont élevés.
Pour y remédier, il a souhaité proposer une réflexion sur de possibles partenariats avec des écoles de cinéma par exemple. Proposition hautement controversable : précariser une filière professionnelle en employant des stagiaires à bas prix, voire gratuitement, pour la gloire de la musique ? C’est une fausse bonne idée (pour ne pas dire une vraie mauvaise idée), typique d’un producteur ne voyant pas plus loin que le bout de son nez et s’affranchissant de questions éthiques, sans vouloir nécessairement penser à mal, mais trop préoccupé par les contingences économiques d’un modèle difficile à équilibrer.

Laurent de Wilde a défendu quant à lui l’idée de quotas, pour mieux défendre un répertoire en crise. La volonté doit venir à son avis des pouvoir publics. Pour illustrer ses propos, il nous a raconté l’anecdote très intéressante du développement considérable de la scène électro jazz norvégienne depuis 10 ans, dans le sillon de Bugge Wesseltoft. Interrogé sur le mystère d’un tel bouillonnement de la scène scandinave au MIDEM, l’artiste norvégien a répondu qu’il n’y avait aucun mystère, et que ce succès devait uniquement à une volonté constante et appuyée des pouvoirs publics de soutenir ce répertoire. CQFD.

Il a été aussi question de la création prochaine du Centre National de la Musique. Plutôt que de s’étendre sur un sujet connexe, nous vous renvoyons au prochain débat sur la mise en place de ce centre, qui se tiendra demain mercredi 21 mars au Sénat. Les débats seront retransmis en différé sur la chaîne publicsenat.fr à 16h45.

Last but not least, Laurent de Wilde a également parlé du métier d’agent, si peu représenté en France : pour reprendre ses termes, volontairement caricaturaux :  « A New York il y a 10 agents pour un musicien, en France il y a 100 musiciens pour un agent ». A méditer…

5e et dernière table ronde de la journée : les Médias :

Premier constat : aucun site francophone n’a réussi à générer une économie, ils fonctionnent tous sur le bénévolat. La migration sur internet de la presse spécialisée se fait donc sur fond de déprofessionnalisation d’une filière déjà fragile dans son format papier. Stéphane Ollivier évoque ainsi le tarif grotesque de 5 euros pour la rémunération d’une chronique sur un disque.
Le jazz est très peu représenté dans les médias généralistes, que ce soit la télévision ou la presse. Exception notable de Pierrick Pedron qui a fait l’objet d’un article dans Le Monde récemment .

Malgré le soutien de Radio France, le jazz est désormais absent des ondes de France Culture, et n’est pas représenté sur Le Mouv’. On évoque également la possibilité d’un orchestre de jazz rattaché à la Radio, au même titre que les deux orchestres classiques, à savoir l’Orchestre Philharmonique de Radio France, et l’Orchestre National de France.

Conclusion

La journée sera conclue par Laurent Coq, qui s’est félicité de la dynamique ainsi enclenchée, qu’il voit comme porteuse de possibles changements. La route est encore longue, tout le monde en a conscience, mais cette journée était tout de même très réussie et riche en enseignements.

Merci aux organisateurs de ces tables rondes, Laurent Coq en tête, de s’être emparés du dossier, et de défendre avec ferveur un répertoire qui le mérite.

Photographies : Henna by Heither ( CC BY 2.0 ), Siaron James (CC BY-NC-2.0)