My funny Valentine

Dans Les Contemplations, Victor Hugo écrit : « La Chanson la plus charmante/Est la chanson des amours ». Le poète avait-il entendu Chet Baker chanter My funny valentine ?

Un murmure précède toujours la plainte. Ce qui pouvait apparaître, il y a bien longtemps, pour de la délicatesse, s’avère n’être en fait que fragilité.
Toujours à la limite de la rupture :  « Ma drôle de Valentine douce amusante/Valentine tu fais souffrir mon cœur ». Une douce ligne mélodique perdue dans les médiums, presque immuable et pourtant… au détour de la note bleue, la ballade prend forme :  « Tes allures prêtes à rire/Impossible à photographier mais tu es mon œuvre d’art préférée ». Une profondeur bouleversante se dégage peu à peu pour révéler la sensualité à l’état pur.


Le flacon laissé ouvert par inadvertance, une vapeur sans artifice embaume l’atmosphère :
« Mais ne change pas d’un cheveu pour moi non, si tu fais attention à moi reste, petite Valentine, reste chaque jour est celui de la Saint-Valentin ». Telle se présentait la chanson la plus charmante que le Jazz ait vu naître.

My funny Valentine voit le jour en 1937, grâce aux talentueux Richard Rodgers et Lorenz Hart, pour la comédie musicale américaine Babes in Arms. En 1939 elle fait ses premiers pas au cinéma Hollywoodien avec une nomination pour la meilleure musique de film. Réalisé par Busby Berkeley, le film conte l’histoire d’un groupe d’adolescents qui montent un spectacle pour éviter d’aller travailler dans une ferme. Les années trente : la fin de la prohibition, la magie de Broadway et les premières stars du grand écran… réjouissant ! Seulement voilà, My funny Valentine n’est pas décidée à en rester là. Elle a des rêves pleins les yeux. En moins d’un demi-siècle, elle s’impose avec délicatesse sur plus de 1300 albums, aux bras de plus de 600 artistes.

Les plus grands jazzmen ont essayé de l’amadouer, les plus téméraires ont réussi à la sublimer. En 1952, Chet Baker et Gerry Mulligan furent les premiers chanceux [ My funny valentine ]. L’année suivante, le séducteur Frank Sinatra parvint à l’enlever le temps d’un album [ Songs for Young Lovers ] et en 1962 Bill Evans et Jim Hall succombèrent à ses charmes [ Undercurrent ] . De 1956 à 1964, Miles Davis poussa le vice à la vertu en la transcendant à trois reprises [ Cookin’ with the Miles Davis Quintet – Jazz at the PlazaMy Funny Valentine/The Complete Concert ]. En 1999, la belle revient à son premier amour pour accompagner au cinéma, Matt Damon, le nouveau Robert de Niro, dans The Talented Mr. Ripley.

Matthieu Beaufrère

Photographie: Alvaro Tapia Hidalgo (CC BY-NC-ND 2.0)