Comment fabriquer un violoncello da spalla

Cet article est ma réponse à la fréquente question des mélomanes et luthiers concernant la fascinante histoire du violoncello da spalla. Il décrit comment j’ai reconstruit un violoncello da spalla, et en explique les étapes essentielles pour quiconque voudrait se lancer dans pareille entreprise.

Comment, donc,  fabriquer un violoncello da spalla, ou recréer un instrument de musique – à cordes ou autre – que l’histoire a injustement oublié ?
Que fait un luthier  lorsqu’un musicien très  célèbre vient le ou la trouver pour réaliser un instrument ? Un luthier fait ce que fait un interprète lorsqu’un orchestre le contacte pour un concert en soliste : il étudie, il s’exerce, et il « réalise ». Ce n’est pas sorcier.
On s’applique à faire bien les choses, car on nous offre très rarement une seconde chance, et parce qu’il est tout simplement naturel pour certains de faire les choses consciencieusement.

Voilà donc la raison pour laquelle je n’ai pas pu répondre : « Bien sûr que je peux faire un violoncello da spalla, où est le problème ? », quand en 2002 Sigiswald Kuijken me demanda si un tel projet était en premier lieu faisable, et si j’accepterais d’essayer de réaliser le premier pour lui.
L’esprit d’aventure est un élément important dans l’alchimie de la musique ancienne, et me sentant prêt à me lancer, après avoir réfléchi un moment (voir étape 1 plus bas), je lui dis que ce devait être possible.
L’aventure de la reconstruction du violoncello da spalla fût ainsi lancée.

Ci-dessous sont décrites les étapes du processus de fabrication.

Ce travail est basé sur mon expérience de fabrication des violons, et de connaissances acquises à partir de sources d’influences variées et d’expériences particulières.
Je pense que cela aurait été plus difficile sans  ma formation musicale et mon éternelle passion pour les Beaux-Arts, en particulier la peinture et plus récemment la photographie, ainsi que des cours de sculpture que j’ai suivi depuis l’âge de 7 ans. A un moment j’ai même failli m’inscrire à l’Académie des Beaux-Arts de Saint-Petersbourg, en plus, ou au lieu de suivre un cursus de violon moderne au Conservatoire de cette même ville. J’ai également obtenu un diplôme du Conservatoire Royal de Bruxelles, où je suis allé étudier avec Sigiswald Kuijken, pour tout apprendre sur les origines du violon et l’évolution de l’interprétation à travers les siècles.

Il me semble important d’attirer votre attention sur ces mots du philosophe japonais Kukai, car ils sont pleins de bon sens : « N’essaye pas de suivre les empreintes de tes ancêtres, cherche ce qu’ils cherchaient. »

Les étapes décrites ci-dessous ne sont probablement pas les meilleures,  mais sont néanmoins le reflet de pratiques professionnelles qui ont fait leurs preuves. Leaonardo Da Vinci en son temps mit en garde contre le « copisme » car il voyait l’art de la peinture décliner et périr à cause de ces peintres qui n’avaient d’autres sources d’inspiration que les œuvres déjà créées. Je crois qu’il est possible dans cet exemple de remplacer le mot « peintre » par « luthier » et « œuvre » par « violon ».
Les instruments qui ont survécu sont d’importantes sources d’informations, cependant ils n’en demeurent pas moins la résultante d’un contexte bien plus large, d’une culture environnante, dont il est nécessaire d’être familier.

Les 12 étapes

1. Réfléchir à la faisabilité de l’objet. Brainstormer à partir de documents historiques, de musique, creuser des idées. Si l’instrument a existé par le passé, il doit être possible de le faire revivre aujourd’hui. Pas toujours cependant…

2. Si l’étape 1 vous semble surmontable, dîtes à votre client que vous tentez l’aventure. Annoncez une deadline en prévoyant un ou deux mois de marge pour les imprévus, ou bien blâmez le vernis qui n’a pas séché (c’est une excuse « historique » commune, les musiciens se sentent alors l’égal d’un Monteverdi attendant ses violons retardés par un problème de vernis).

3. Il faut se préparer consciencieusement. Passez un certain temps dans des bibliothèques, des musées, et faîtes quelques voyages à travers l’Europe si certaines informations nécessaires à la réalisation de votre projet venaient à manquer là où vous résidez.
Familiarisez-vous avec le répertoire de l’instrument à réaliser. Vous ne vous documenterez jamais trop sur le sujet : si vous échouez, vous passerez pour un mauvais luthier pour les dix prochaines années. C’est terrible, injuste ! Mais c’est la vie… Après tout, les musiciens n’ont pas à connaître les efforts que représentent la fabrication d’un instrument. Laissons-les penser que ça ne prend pas plus qu’un après-midi ensoleillé. Sprezzatura

4. Collectez et organisez tous les documents pour produire un modèle crédible. Ces documents et le modèle seront votre point de départ.

5. Assurez-vous du type de cordes que vous entendez monter sur l’instrument, et vérifiez qu’elles sont disponibles ou qu’elles peuvent être reproduites par un expert en la matière. Si les experts vous disent que vous êtes fous, ne paniquez pas ! Vous n’êtes pas fous : il est normal que tous les experts en cordes ne passent autant de temps que vous à vous questionner sur l’instrument que vous désirez produire. Pour notre projet de violoncello da spalla, nous avons eu la chance de bénéficier de l’expertise de Aquila Corde, fabricant d’excellentes cordes. Mais il y en a plusieurs, bien entendu.

6. Réalisez un croquis, un modèle, accroché à une porte. Le modèle est essentiel. Un modèle est indispensable même dans des cas « simples » comme un violon, en particulier un violon baroque, avec tous ses détails minutieux. Vous avez aussi l’option « commerciale » : vous pouvez acheter des croquis d’instruments déjà faits, mais je demande à en voir qui ne présentent pas d’erreurs ou approximations. Dans tous les cas, il risque d’être difficile d’obtenir un modèle intègre et complet si vous ne le réalisez pas vous-même.

7. Si l’instrument est rare, voire inconnu, faîtes une maquette en mousse à l’échelle, comme celle sur la photo. Cela prendra peut-être une heure, mais vous économisera potentiellement de l’argent et des mois de travail plus tard. Vous verrez et mesurerez quelques spécimens survivant dans des musées, mais la plupart du temps il est impossible de les jouer. Concernant la taille : marquez la position des notes,  sinon vous risquez de réaliser plus tard que les doigts sont trop courts, le bras trop long, les jambes trop courtes, etc… ou bien pire – erreur bien trop commune : les cordes ne peuvent pas être accordées au diapason désiré, ou le bois n’est pas aussi résistant que souhaité ! Pensez à la fonctionnalité.

8. Parcourez les étapes 1 à 7 et assurez-vous de n’avoir rien oublié,  en particulier les minutieux détails – this is where the god’s fantasy for all sorts of traps is infinite.

9. Une fois que tout est clair dans votre tête et sur le papier, que le modèle est prêt, il sera facile de le faire en bois, et le résultat sera prévisible, contrôlable, tant d’un point de vue esthétique qu’acoustique. Faîtes-le avec soin !

10. Montez les cordes commandées pour l’occasion sur le violoncello da spalla. Jouez l’instrument. Il serait judicieux de rendre visite au fabricant de cordes et d’en faire réaliser de nouvelles, optimisées. Quelques allers-retours devraient suffire, s’en abstenir ne serait vraiment pas sérieux.
Après tous les efforts consentis précédemment, une telle visite doit ressembler à des vacances ! Alors profitez-en…

11. Montez l’instrument avec les meilleures cordes, et jouez-le si possible pendant plusieurs heures voire plusieurs jours. Vous devriez connaître le son de chaque note de l’instrument. Invitez le client pour la première présentation. Prenez bien note de chaque commentaire.

12. Surveillez constamment l’évolution de l’instrument. Si l’instrument est nouveau, comme c’est le cas avec le violoncello da spalla, chaque interprète développera sa propre technique. Tirez-en des enseignements pour les  détails les plus fins de vos futurs instruments. Ryo Terakado et Sigiswald Kuijken, par exemple,  ont développé des techniques différentes pour tenir l’instrument, et Sergey Malov développe maintenant la sienne -utilisant des cordes qu’il a spécialement commandées à Thomastic, correspondant à sa vision des cordes de violon. Je suis ces développements avec attention depuis le premier concert donné en 2004.

Plus d’informations sur le violoncello da spalla se trouvent sur la page violadaspalla.com, ou sur la page Facebook dédiée à l’instrument et ceux qui le jouent : www.facebook.com/violoncellodaspalla.

Son répertoire n’est limité que par les limites que nous nous fixons.

 

Dmitry Badiarov

Photographies : Dmitry Badiarov