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Baroque vs Moderne, dépassons le sectarisme

A l’heure où les portes destinées à laisser se propager la musique classique en ce monde semblent se rétrécir, je lance un appel à nous, musiciens globe-trotters qui passons des heures devant notre instrument et des heures dans les trains et les avions pour essaimer ce trésor, cet héritage précieux que nos anciens nous ont transmis.
Car non, ce n’est pas l’école, ce n’est pas l’offre culturelle, ce n’est pas la télévision, c’est « quelqu’un », proche dans notre entourage, qui nous a donné le goût de cette musique où chanteurs et instruments n’ont pas de micros, où les interprètes fabriquent leur son…
Ma crainte en effet, est qu’un jour, ce qui devait nous unir nous sépare. La passion que nous mettons chacun à défendre une conviction esthétique, un goût pourrait malheureusement nous mener à exclure.

J’en veux pour illustration ce triste constat que je fis, lorsque, cherchant des musiciens pour enregistrer des airs de cantates de Bach (enregistrement paru chez Quantum Classic en novembre 2011), je reçus des appels désespérés de hautboïstes, flûtistes et violonistes « modernes », me disant qu’on ne leur proposait plus de jouer la musique d’avant 1750, que la musique de Bach était devenue la « chasse gardée » des instrumentistes baroques ; pourtant c’était bien sur les instruments modernes qu’on la jouait avant que les « baroqueux » déboulent et que le boyau fasse fureur…

En sommes-nous vraiment arrivés là ? A un tel sectarisme ? Qui a décrété que c’était « moche » de jouer Bach ou Vivaldi sur instrument moderne ? Où est-il ? Où est-il écrit que l’expérience sonore de mélanger instruments anciens et modernes est nulle et non avenue ? Nous nous y sommes essayés, avec pour première préoccupation de respecter la musique du compositeur… Personne dans le public n’est tombé à la renverse, personne n’a crié au scandale, le disque a même reçu un accueil chaleureux. Le public heureusement est au-dessus de ces querelles et a récompensé le moment particulier que les musiciens leur ont fait vivre. Si le public n’est pas sujet à ce tropisme pourquoi les musiciens eux-mêmes le seraient-ils ?

Pianiste au départ, je m’intéressais au clavecin par le biais de la musique de Bach. Je découvris Couperin, Duphly, Frescobaldi, Froberger, un autre monde, et des compositeurs maîtres dans l’art de faire sonner cet instrument. Convaincue que nous étions garants d’une certaine authenticité, je ne pouvais concevoir de jouer ces musiques sur autre chose que l’instrument pour lequel elles avaient été écrites. J’en devenais puriste, omettant que le pouvoir de l’interprète était probablement aussi prompt à convaincre que l’authenticité historique des instruments.

J’ai suivi avec grande excitation la redécouverte de ce répertoire et n’avais de cesse de satisfaire ma curiosité quant aux nouvelles interprétations des différents chefs qui recréaient ces œuvres sur instruments anciens, au plus près de la manière dont on avait pu les entendre. Quelle richesse de timbres, de sonorités, de surprises harmoniques parfois, sans parler de l’étrangeté des tempéraments, autant de nouvelles sensations, de nouveaux horizons, quelle aventure que ces 50 dernières années. Après des études classiques de piano, un immense terrain de jeu se présentait.
Et puis, 20 ans plus tard, la déception. Celle de s’entendre dire que si on chante Bach à 440 on a rien compris, on est has been, c’est nul, c’est pas comme ça qu’on fait !
La question du diapason est caduque ; nous savons tous que celui-ci n’a été uniformisé que très tard et que c’est aujourd’hui une convention pour que les musiciens de tous horizons puissent jouer ensemble, ce qui est bien pratique ! Les orchestres symphoniques ne cessent d’ailleurs de le faire monter, ce n’est certainement pas par souci musicologique…

Effectivement, il est bon de se demander pour quel diapason telle ou telle œuvre a été écrite, cela permet de déterminer au mieux les tessitures. Cependant, est-ce-qu’une transposition trahit l’œuvre ? Si un interprète y trouve une liberté, pourquoi ne pas la défendre ? Le Voyage d’hiver est bien chanté par des femmes, les Leçons de ténèbres de Couperin sont transposées à la quarte en dessous pour permettre à d’autres chanteurs (chanteuses) que les sopranes de les chanter.

Ceux qui se sont spécialisés dans l’interprétation sur instrument ancien ont fait un long chemin. Ils ont dû redécouvrir l’instrument et la façon de le jouer. Les matériaux réagissent différemment, l’archet se tenait autrement, mais rien ne les a arrêtés et une nouvelle pratique s’est développée faisant renaître ces styles oubliés.

N’entre pas dans cette réflexion tout ce qui concerne la musique renaissance puisque pour la plupart, la version moderne de l’instrument n’existe pas, ou bien la version actuelle est trop éloignée de l’originale.

J’admire tous ceux qui ont fait la démarche de passer de leur instrument moderne à la version d’époque. Tout désapprendre, tout reprendre. Certains jouent tel répertoire sur le moderne, tel autre sur l’ancien. Mais je trouve cela bizarre car, pour aller jusqu’au bout de cette logique, les instruments sur lesquels on jouait Purcell ne devaient pas être les mêmes que ceux sur lesquels on jouait Carissimi … Et là comment fait-on ? Un instrument par pays ? Par décennie ? Certains orchestres qui jouent sur instruments anciens sont parfois peu regardants et jouent avec n’importe quel instrument baroque (période qui s’étale sur plus d’un siècle) n’importe quelle musique baroque… Faut-il penser à un système d’amendes pour punir ceux qui n’ont pas la copie de l’instrument exact sur lequel jouaient les musiciens de l’époque ?

Je précise par ailleurs que les instruments de facture ancienne sont souvent plus capricieux, plus sensibles à l’hygrométrie et à la température, plus difficiles à jouer et que la justesse en pâtit souvent. Les tempéraments ont bon dos, parfois c’est tout simplement faux… L’instrument baroque à lui seul ne fait pas bien jouer. Et je connais quelque trompettiste dont je tairai le nom qui fit rajouter des bidules sur sa trompette prétendument naturelle pour jouer plus juste…

Je me souviens à ce propos d’un concert de Scott Ross, contraint d’arrêter de jouer et s’excusant :

« Je suis désolé, je ne peux pas continuer, je suis en lutte permanente avec l’instrument . »

« Il n’a jamais fait partie des inconditionnels de l’instrument ancien restauré qui lui, avait plutôt tendance à l’exaspérer dès que s’y produisait un quelconque dysfonctionnement mécanique dû à l’âge. »

Cette citation est tirée d’une biographie disponible sur internet Scott Ross, claveciniste, un destin inachevé de Michel E.Proulx.

D’autres par exemple ne rechignent pas à jouer de la musique baroque sur leur instrument moderne. Ils ont enrichi leur mode de jeu moderne grâce à la pratique sur l’instrument ancien. Passionnant. Par expérience, je dirai que cela donne un jeu très raffiné et subtil, je dirai même que cela s’entend.

L’orchestre Les violons du Roy dirigé par le chef canadien Bernard Labadie et composé d’instrumentistes modernes, propose des interprétations du Messie de Haendel et de la Passion selon Saint-Jean de Bach très convaincantes.

Je remercie Alexandre Taraud de m’avoir fait vivre autre chose que l’impression d’être au musée que j’ai parfois pu ressentir à certains concerts de clavecin… Je me suis demandé en l’écoutant si la musique était trahie et ce que cela pouvait bien vouloir dire. Pourtant, affleuraient la même fraicheur dans certaines pièces de Couperin, le côté guilleret, aérien, une douceur en plus peut-être et mon émoi, mon ressenti, une sorte de joie esthétique qui ne trompent pas. Et s’avouer enfin que l’authenticité peut aussi bien souvent conduire à l’ennui… merci Alex.

J’éprouvais la même chose en écoutant le jazzman accordéoniste Richard Galliano donner un éclairage nouveau aux concertos de Bach. Quant à l’atmosphère de l’album Dowland de Sting, qui certes n’est pas Hopkinson Smith, elle m’émeut à chaque fois.

C’est une forme d’inspiration que je défends, qui dépasse effectivement la volonté du compositeur et ce qu’il a pu entendre de son œuvre, mais ne la trahit pas forcément. Une interprétation n’est pas un précis d’histoire. La musique baroque jouée sur instruments anciens offre un point de vue et procure du plaisir au néophyte comme au sujet averti. Le deuxième la reçoit en connaissance de cause pendant que le premier en jouit sans a priori. Se priver du jeu subtil et enjôleur de Pierre Makarenko dans les airs de cantates de Bach parce qu’il joue du hautbois moderne aurait été absurde. Et rien ne l’a empêché de se marier à la sonorité chaleureuse du violoncelle baroque de Vérène Westphal.

Cette querelle visant à opposer les instrumentistes est vaine. C’est le musicien qui fait la musique, beaucoup plus que l’instrument. Le meilleur instrument est celui qui permet de s’exprimer totalement. Demande-t-on au photographe de revenir au daguerréotype pour faire de belles photos ?

Pourrions-nous nous arrêter avant que l’absurdité du « bon goût » ne nous gagne ? Est-il besoin d’enfoncer des portes ouvertes et de dire que les vérités en art sont relatives ? tout comme le progrès ? Doit-on rappeler que l’instrument n’est qu’un vecteur, un moyen et que la musique n’existe que par celui qui la joue ? Ce qui préside à l’instrument, c’est l’âme.

Le mélomane curieux est libre d’écouter et de s’informer sur les pratiques sans que lui soient dictées les « bonnes manières ». Le moins curieux se moque complètement de ce que j’écris et s’en trouve probablement plus serein. Personne ne viendra jamais contester le résultat de recherches musicologiques qui sont du plus grand intérêt. Ce que je conteste, c’est qu’on les utilise comme justifications à des attitudes dogmatiques qui voudraient nous persuader de ce qu’il est de bon ton de trouver bien. Je vous renvoie pour cela à un précédent article publié sur le site de Cordes et Âmes au sujet du bon goût.

Si seulement nous pouvions éviter que ce snobisme dévastateur ne s’empare de notre monde, ce monde parallèle qu’est celui des sons, extatique, jubilatoire, introspectif, cathartique, ce monde qui nous élève et prend soin de nous.

Doit-on le laisser être piétiné par quelques égos mal placés, quelques dictats esthétiques partialement argumentés ? Les pratiques ne peuvent-elles coexister  sans que les musiciens ne s’opposent ? Que les narcisses imbus de leur personne continuent de se mirer dans leur goutte d’eau, d’autres auront toujours l’intelligence de se nourrir du talent d’autrui, de la différence, de ce qu’ils ignorent. Ils auront l’intelligence de ne pas se rétrécir dans une spécialité, de ne pas laisser se refermer sur eux le piège de la « connaissance réfléchie » et de privilégier la « connaissance reçue », « source vive » de l’art selon René Huygue.

« Aussi l’œuvre d’art est-elle une des manifestations les plus hautes et les plus complètes de l’esprit : tout ce que l’artiste entend faire et dire, réalisme, narration, programme esthétique, y relève, en effet, de la connaissance réfléchie, mais tout ce qui s’y trouve exprimé involontairement et qui est peut-être l’essentiel, provient de la connaissance reçue, exprime ce que l’artiste porte en lui, ressenti ou obscur : de ce qu’il est.
Au surplus, la part de la connaissance réfléchie y doit rester limitée, ne point s’asservir l’ensemble sous peine que l’œuvre s’intellectualise et n’étouffe cette émanation de la vie authentique, spontanée qui fait son plus grand prix.
 »

René Huygue, Ce que je crois, Grasset, Paris, 1976


Anne Maugard

 

Photographies: Stone Lucifer, Tony Newell, Gabriel Walt  (CC BY-NC-SA 2.0)

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FluxComments (4)

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  1. Patrick Ayrton dit :

    Bonjour et bravo pour votre réflexion, que je lis avec enthousiasme. Un des projets les plus beaux que j’ai eu la chance de mener est l’enregistrement de Concerts Royaux de François Couperin avec David Walter (professeur de P. Makarenko et ex-mari de Vérène Westphal, pour l’anecdote), sur hautbois moderne, à 440′. Et alors? réponds-je aux hystériques du diapason, de l’instrument. Le clivage moderne/baroque a pris une tournure effectivement grotesque, simplificatrice, partiale, et finalement assez obscurantiste.

    Mais je prêche aux convertis….

    Cordialement,

    Patrick Ayrton

  2. [...] recommander la lecture de deux articles parus précédemment sur cette plate-forme, « Baroque vs Moderne, dépassons le sectarisme », par Anne Maugard, et « La fin de la tyrannie du bon goût : réflexion d’une [...]

  3. marie Rouquié dit :

    Bonjour,

    Bravo et merci pour ce bel article !

    Je ne résiste néanmoins pas à l’envie d’ajouter ce commentaire.

    Je pense qu’on peut maintenant dépasser le binôme baroque/moderne, pour définir deux nouvelles catégories.

    En effet, en baroqueuse diplômée, moi aussi – et, oserais-je dire, surtout- suis victime de ce clivage:
    un CA de musique ancienne ne permet pas d’enseigner le violon moderne ni son répertoire, alors que je l’ai pratiqué pendant longtemps auparavant! Alors qu’un prof de violon moderne DOIT faire travailler du Bach…
    C’est le cas également pour les nombreux postes partagés moderne/baroque, c’est encore le CA moderne qui prévaut.

    Je remarque aussi que les premiers baroqueux étaient présents également en musique contemporaine, malheureusement pour moi, on me répond aujourd’hui qu’il n’y a rien de nos jours pour violon baroque….chômage technique donc :-)

    Décloisonnons, oui, mais dans les deux sens!

    Le clivage est donc à affiner à mon avis : tradition vs modernité, indépendamment de l’âge de l’instrument qu’on joue!
    Quand le baroqueux se mord la queue : quand le mouvement anti tradition de 1970 s’impose en TANT que tradition en 2012, nous voilà en plein bug. Faudra-t-il bientôt choisir au conservatoire l’option tradition/bon goût ou l’option ouverture/audace?

    De mon côté, je propose le cursus « Label Rouge », dans les règles de l’art, ou le cursus « bio », qui n’a pas toujours la même forme, mais tellement plus de saveur….miam :-)

    Au plaisir de lire vos prochains articles!

    Chaleureusement,
    Marie Rouquié

  4. Bonjour, merci infiniment. Je suis d’accord avec vous, la musique qui n’évolue pas meurt. Je ne suis pas musicienne mais si je me régale à écouter du baroque sur instruments anciens, j’apprécie tout autant les approches différentes. Et finalement je pense que la musique n’est rien sans ceux qui la font… Bon dimanche
    Jacqueline

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