Musicothérapie en gériatrie, la vieillesse n’est pas une dé-fête ?

Musicothérapeute intervenant notamment en EHPAD (1), je livre à partir de mon expérience quelques pistes de réflexion sur la façon d’envisager la musicothérapie auprès des personnes du « grand âge » comme un moment de fête.

Musicothérapie et vieillesse : quels objectifs ?

A la faveur d’une sensibilisation accrue, la musicothérapie apparaît de plus en plus comme un moyen efficace pour soulager les maux de la vieillesse.

Il a en effet été établi que la perception, la sensibilité, l’émotion et la mémoire musicales peuvent survivre longtemps après que les autres formes de mémoire ont disparu, car « le noyau de la personnalité n’est jamais atteint » (2) ; simplement, le chemin adapté pour y accéder se perd.

En individuel ou en groupe, et adaptés selon les cas, les principaux objectifs sont :

  • de créer un cadre sécurisé et apaisant permettant d’installer une relation privilégiée,
  • de stimuler les émotions, les aptitudes cognitives et les souvenirs de la personne afin de valoriser le présent,
  • de favoriser une redécouverte positive de son corps à travers les sensations procurées par la musique, en facilitant détente et relaxation,
  • de vivifier le lien relationnel et social afin de briser l’isolement.

J’interviens essentiellement, comme c’est souvent le cas en EHPAD, dans le cadre de groupes ouverts auxquels participent des personnes dont l’état physique ou mental peut être relativement disparate. Dès lors, la principale difficulté réside dans l’activation d’une dynamique cohésive. L’axe majeur de mon travail repose sur la voix, le chant et le rythme.

Modestement, l’effet thérapeutique majeur attendu en l’espèce est de permettre aux participants de réactiver une énergie et un désir de vivre bien réels. La musique est alors médiatrice, chemin d’accès et lieu de rencontre dès lors que chacun est entendu là où il se trouve et consent à entrer dans la fête.

La vieillesse comme une dé-fête ?

Une précision importante d’abord : il serait faux de prétendre que la musique pourrait, par elle-même et comme par magie, nous guérir de nos souffrances et plus encore, de la vieillesse envisagée trop souvent comme l’ultime maladie.

Dans un quotidien répétitif qui les laisse trop souvent éteints voire dépressifs, ou en confrontation obsédante à un corps qui n’est plus que souffrance, il m’a été donné de constater que l’attente des résidents porte d’abord sur le désir de nouer, grâce à la musique, un lien d’humanité vraie et de vivre un moment de joie.

Cela passe, pour le musicothérapeute, par un décentrage au sens que lui donne Marie-Rose MORO (3). Aborder la séance de musicothérapie comme un temps de fête relève d’un tel décentrage, comme une façon de briser les codes en proposant une autre réalité de nature à infléchir, chez les résidents comme parmi le personnel, la représentation que l’on a de soi.

Comme la fête, le temps de la séance est un temps pour se voir différemment et se découvrir autres entre participants, y compris dans ses handicaps, découverte importante au sein du groupe, tant les plus valides tendent à porter un jugement parfois rude sur le voisin, par un mot qui blesse ou une distance qu’ils veulent maintenir, comme pour se prémunir.

J’évoquerai ici Mme J. qui manifesta, un jour, le souhait muet de se joindre au groupe. Mme J. ne parle plus et demeure, le plus souvent, absente à son entourage. Je la plaçai près de moi et sentis une certaine réserve parmi quelques participants. Le début de la séance, plutôt consacré à un temps de détente trouva Mme J. dans un sommeil tranquille. Mais quand arriva la séquence rythmique, elle s’éveilla et manifesta le désir de se lever. Je l’y aidai en l’invitant à la valse sur une chanson de Trénet. C’est exactement ce qu’elle cherchait à me faire comprendre. Elle afficha alors un large sourire, me fixant de son regard bleu avec une joie palpable avant de se mettre à entonner les paroles à son tour. Elle était de la fête avec nous tous !

Dès lors, le musicothérapeute pourrait s’envisager comme un passeur d’énergie. Voire le bouffon ! Ainsi de ces exercices au cours desquels les participants sont invités à imiter la carpe, à émettre des sons incongrus ou à chanter des onomatopées sans queue ni tête. Les premières fois les trouvèrent réservés. J’en rajoutai pour les provoquer par mon ridicule qui, bien vite, suscita leur hilarité et fit tomber les inhibitions. La plupart, à présent, s’y adonnent avec un réel plaisir. Alors, ils ne sont plus des personnes-âgées-et-souffrantes-inspirant-la-compassion, mais une bande de polichinelles joyeusement déraisonnables.

L’importance de la part ludique qui me paraît totalement imbriquée dans la fête est mise en relief par H. SPITTLER (4),  :

« l’élément ludique offre directement des possibilités thérapeutiques très importantes en relation avec l’affermissement du moi que procure le fait de prendre plaisir ».

Elle est là, disponible, cette part de l’enfant et du jeu si bien dite par F. HELLENS :

« L’enfance n’est pas une chose qui meurt en nous et se dessèche dès qu’elle a accompli son cycle. Ce n’est pas un souvenir. C’est le plus vivant des trésors et il continue de nous enrichir à son insu. Malheur à qui ne peut se souvenir de son enfance (…)». (5)

Qu’on est loin, alors, de la vision proprement désespérante que porte notre société sur les « personnes âgées » perçues comme atteintes d’une maladie incurable et honteuse. Loin aussi de ce jugement définitif dont FREUD lui-même s’est fait l’écho lorsqu’il affirmait :

« Les personnes ayant atteint ou dépassé la cinquantaine ne disposent plus de la plasticité des processus psychiques sur laquelle s’appuie la thérapeutique. – Les vieilles gens ne sont plus éducables». (6)

A partir d’une telle vision, comme le souligne J. MESSY, on en arrive à ce que

«l’action thérapeutique (…) consiste en un soutien de la famille afin qu’elle accepte l’évidence de l’irréversibilité du mal et de la mort dans un délai plus ou moins bref. Cette attitude abandonnique qui invite au travail du deuil, fait du malade un défunt (…). ». Or comme le déclarer J. MESSY « il n’y a pas de vieillissement du psychisme et des forces pulsionnelles qui lui donnent vie

Vivre ce temps de fête est aussi une façon, pour le musicothérapeute, de se défaire du désir de vouloir à tout prix verbaliser et rationaliser afin de se rendre présent, d’abord, à ce qui se vit immédiatement. Au demeurant, si certaines personnes réagissent verbalement au cours de l’audition, une restitution après l’audition est souvent difficile car les impressions sont trop fugitives et ne laissent pas de traces assez nettes dans la pensée.

« Tout au plus l’auditeur peut-il garder le souvenir d’une sensation diffuse qui se traduit par du bien-être, un malaise, déclenchement de sensations visuelles, motrices, cénesthésiques difficilement communicables au groupe »(7).

La musique abordée comme une fête, en impliquant la personne tout entière, permet de se libérer, dans une reviviscence non traumatisante, des émotions qui deviennent supportables tout en conférant au présent un statut nouveau, vécu avec le groupe.

« Ce présent musical non entaché de passé devient à son tour un autre passé. Et c’est lui qui va prendre, au fil des jours, une dimension d’avenir » (8).

Un autre objectif du musicothérapeute sera alors, au-delà de son intervention, de pérenniser les effets cette expérience. Cela pourra se faire notamment en y associant, d’une part l’équipe soignante et accompagnante invitée à porter un regard enrichi sur sa fonction, et d’autre part les familles qui redécouvrent un père ou une grand-mère avec un regard renouvelé.

Patrick Le Corff


Notes

(1) Établissements d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes

(2) Henri BARUCH, neuropsychiatre

(3) Professeure de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à Paris-V, chef de service de la Maison des adolescents de Cochin et au CHU Avicenne (Bobigny) ; elle dirige la revue transculturelle L’Autre (www.clinique-transculturelle.org)

(4) H. SPITTLER dans « aspects socio-dynamiques de la musicothérapie » in Annales de psychothérapie (cité par Y. MOYNE-LARPIN dans l’ouvrage pré-cité)

(5) Franz HELLENS, cité par Gaston BACHELARD, la poétique de la rêverie, Paris, PUF, 1960. Voir « Les grands dossiers des sciences humaines » n°15 juin-juillet-août 2009 « les psychothérapies : guide et bilan critique »

(6) Cité par Jack MESSY, la personne âgée n’existe pas, Petite bibliothèque Payot, 1992. Extrait de la technique psychanalytique.

(7) Yolande MOYNE-LARPIN, Musique pour renaître, Ed. Desclée de Brouwer, 1988.

(8) Y. MOYNE-LARPIN, pré-cité

 

Photographie: epicleptic (CC BY-ND 2.0)