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L’Art au XXIe siècle sera engagé ou ne sera pas #8 – De l’apprentissage à l’esclavage
Laurianne Corneille | sept 24, 2012 | Commentaires 4
Parlons, si vous le voulez bien, de ce que tous les musiciens connaissent : le concert non rémunéré.
Rassurez-vous ; le concert « non rémunéré » n’est jamais évoqué comme tel. Non. Puisque sa vérité intrinsèque n’est pas éthiquement envisageable.
La question qui me taraude ici est la suivante : qu’est-ce qui fait qu’un artiste, un musicien, en vient à accepter de ne pas se faire payer pour une prestation ? Par quel chemin passe-t-il avant d’en arriver là ?
Posons les bases de la situation : il faut en moyenne 15 à 20 ans de travail constant pour parvenir à un niveau professionnel digne de ce nom. Cela inclut le fait que l’enfance et l’adolescence témoignent déjà d’une double vie : la scolarité est alors alourdie d’un apprentissage rigoureux. Pendant ce temps, l’enfant / l’adolescent, de façon logique, joue en public sans rémunération alors que ce travail lui coûte, tout comme l’école.
Jusque là, rien d’anormal.
Tout diplômé commence à chercher du travail en relation avec les compétences acquises à l’issue seulement des études. Mais pour l’étudiant en musique, les possibilités de se produire en concert commencent bien souvent pendant les études de musique. Et, c’est tout naturellement que, désireux de se faire connaître et de commencer à faire ses armes, il accepte de jouer « pour rien ».
Dans le cadre de concerts d’étudiants en relation avec une institution, un conservatoire, rien d’anormal.
Mais le glissement de terrain opère insidieusement. Des organisations en partenariat avec un conservatoire se servent allègrement dans ce vivier particulièrement intéressant de jeunes artistes. Avec cette bonne conscience de « promouvoir les jeunes talents ».
Et puis, de fil en aiguille, le musicien diplômé sortant d’un établissement, se préoccupe de démarcher (la plupart du temps lui-même) pour faire des concerts.
Et c’est alors avec un naturel déconcertant qu’il lui sera proposé de jouer simplement pour se promouvoir, à titre gracieux. De quoi se plaint-il ? C’est une opportunité formidable qui lui est donnée en termes de visibilité et de reconnaissance ! Et puis, il faut bien faire ses preuves avant de demander un vrai cachet !
Jusque là, rien d’anormal !
Jusque là, rien d’anormal ???
Que fait alors celui qui a accepté toute sa vie de jouer pour rien, que ce soit devant sa famille, devant ses amis, dans le cadre de son cursus ?
Il accepte, dans la majeure partie des cas.
Pourquoi ? Parce qu’il n’a psychologiquement encore jamais mis en place les rouages de ce qui doit lui servir à vivre de son art. Il s’est habitué à ne pas être rémunéré .
Ayons à ce sujet une pensée concernant le statut de musicien, réduit ni plus ni moins au rôle de valet qui l’a défini pendant quelques siècles, considérons un instant qu’il existe une image persistante du musicien mourant de faim, absorbé par son art (image à peine changée) , et que les musiciens d’aujourd’hui en subissent l’héritage, que dis-je, la dette psychologique !
Ce jeune musicien accepte la plupart du temps, puisque, souvent, il commence à donner des cours et se dit que ce n’est pas grave de ne pas être rémunéré sur un concert (que l’on songe au passage aux heures de travail pour fournir une heure de musique et qu’aucun cachet ne saura jamais rémunérer).
Il accepte enfin parce que, parfois, il continue d’enrichir son art en recevant parallèlement l’enseignement d’un maître. Ce qui achève d’entretenir un manque de confiance, un sentiment d’infantilisation, d’acceptation de situation nécessitant une estime de soi confortable.
Il n’est pas habitué donc, et laisse la situation perdurer. Il continue de vivre son rêve (c’est-à-dire qu’il se rend compte que tout cela ne le fait pas vivre mais s’accroche à ceci : être « invité » (les mots choisis étant là pour donner à ressentir l’état de faveur).
Je vous propose de venir jouer à ***** , festival à rayonnement important, c’est une opportunité formidable d’y jouer ! Bon, par contre, il n’y a pas de cachet… Le défraiement ? Non, ça c’est à votre charge, vous comprenez, on ne peut pas se le permettre.

En réalité, le fantasme de jouer continue de tourner, les années passant ; l’idée d’être reconnu, vu, d’avoir « cette chance ». Par le pouvoir des mots, on a inversé le processus : « donner la chance », « opportunité formidable », « visibilité », constituent autant de prisons desquelles il est difficile de s’échapper .
De fait, trop de musiciens acceptent de jouer gracieusement, ou « au chapeau », ou encore recevant un cachet suivant la recette (25 euros par personne pour un ensemble de musique de chambre dans un endroit à Paris dont j’aurai la décence de taire le nom) ce qui a pour conséquence de casser le marché. Comment espérer se faire payer dans certaines organisations lorsque vos collègues acceptent l’inacceptable. Comment penser faire changer certains organisateurs quand leur système fonctionne, en dépit de tout ?
Musiciens de tous poils, à titre d’info, les tarifs minimum sont disponibles ici.
Une autre question se pose : sommes-nous trop nombreux pour être tous payés et écoutés ?
Si c’est le cas, nul doute que ce n’est pas la perfection qui nous sauvera mais bien la personnalité, le fait de se rendre nécessaire par une voix et une voie uniques.
Non aux musiciens ballottés en tant que produits formatés, manipulables, interchangeables et jetables.
Mettons fin à ces systèmes féodaux et dénonçons-les. Ils font perdurer le mythe du musicien-serviteur.
Laurianne Corneille
Illustration : a big thank you to katelewisdesign.co.uk (I’m an Artist this does not mean I work for free)
Photograhie : Rico Adiputra (CC BY-NC 2.0)
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Je ne dirais pas que c’est de l’esclavage ou de la manipulation, mais du bénévolat.
Certes, on préfère tous gagner plus que ne rien gagner, mais il y a une question de mentalité ainsi que d’offre et de demande.
Les musiciens ne sont pas spécialement des businessman près de leur argent afin de tirer le prix maximum.
Si le musicien demande un cachet plus gros, aura-t-il toujours des concerts ? Sa qualité est-elle suffisante pour garder la motivation de son public à venir l’écouter ?
De plus, faire certains concerts gratuits qui font la promo n’est-il pas une forme d’investissement qui pourra être rentabilisé par les concerts futurs ?
ce que je veux dire c’est pourquoi on n’est pas rémunéré à la hauteur de notre travail: parce qu’on est un petit peu des « fous du rois », du divertissement. Le fait qu’on puisse mâchonner des émissions débiles comme des chewing gum entre aussi en compte… On est « la récré » avant de retourner aux choses sérieuses.
Ce qui nous distingue des animaux, c’est précisément la symbolisation : langage et arts. Leur donner un rôle secondaire, c’est saper le fondement de ce qu’est l’Humanité. Boire, manger, respirer, se reproduire, avoir un territoire ( un logement ) : besoins animaux. S’ils ne sont pas satisfaits, on régresse vers l’animal. S’il l’on s’en contente, on reste au stade animal. L’Humanité, c’est tout le reste, c’est à inventer, c’est à construire : l’Art participe de cette conquête de soi. Une société qui se désinvestit de la culture va mal. Jouer pour rien, non merci, sauf si l’artiste peut se loger pour rien , se nourrir pour rien… Un grand principe , c’est l’échange… Une heure de beauté musicale c’est un tremplin de l’esprit vers plus d’humanité. Le mérite du musicien doit être rémunéré, sauf si par choix personnel il en fait don, comme tout un chacun, liberté. Mais si untel se sent obligé de donner pour pouvoir avoir l’opportunité d’exister un peu en tant qu’artiste dans le regard de la société…. ce n’est plus un don, c’est un chantage déguisé d’une belle couche de bonne conscience et d’hypocrisie : c’est de l’utilisation de l’Autre. Et l’on s’étonne encore que l’homme soit encore capable de guerres et de destructions : l’Homme n’est – toujours – pas,… c’est un animal déguisé. L’Homme, c’est à construire à chaque instant. Cet instant c’est parfois une petite question : » et que me proposez vous comme cachet ? « . Voyez vous, qu’un saugrenu gagne des millions en tapant dans un ballon au milieu de 21 autres alors que le paysan qui lui permet de manger après son match a du mal à boucler ses fins de moi, c’est signe d’une société qui va mal, très mal. Tout est choix au final : la démocratie, c’est l’illusion de croire que le plus grand nombre a raison, juste parce que c’est le plus grand nombre… Médiocratie. Le résultat est là : qu’est ce qu’on en fait ?
je vous conseille le film « Idiocracy ». Il va vous plaire !
http://www.imdb.com/title/tt0387808/