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Delacroix et Chopin
c&a | oct 15, 2012 | Commentaires 0
Il est probable que si Delacroix n’avait pas aimé la musique comme il l’a aimée, il ne serait pas lié avec Chopin. Le violon de Delacroix est moins connu que le violon d’Ingres : c’est cependant en jouant sur ce violon que Delacroix se délassait, en 1824, lorsqu’il peignit le premier en date de ses chefs-d’œuvre : Les Massacres de Scio. Et c’est encore la musique qui l’inspire, quand il exécute le dernier de ses grands ouvrages.
Delacroix a, en effet, confié à l’un de ses historiographes, Eugène Moreau, que l’Ange magnifique qui frappe Héliodore chassé du temple devait peut-être sa réussite particulière à l’état indéfinissable de pensée dans lequel il avait été plongé par des chants de l’orgue, jouant le Dies Irae, dans l’église Saint-Sulpice. C’est là, que dans la chapelle des Saints-Anges, le peintre travaillait.
Une seule chose a compté dans la vie de Delacroix, le travail. La musique comme la littérature étaient des aliments qu’il jetait à ce travail dévorateur. Peut-être, cependant, a t-il moins aimé son métier que le monde supérieur dans lequel l’exercice de ce métier lui permettait de vivre. Peu d’artistes autant que lui ont cherché dans le fait de peindre, autre chose qu’un plaisir, mais l’expression, par le pinceau, de quelques-uns des plus grands sentiments qui, depuis des siècles, soutiennent et consolent l’humanité.
Eugène Delacroix est né en 1798, Frédéric Chopin en 1810. Lorsqu’il se rencontrent, sans doute vers 1838, le premier a quarante ans et le second vingt-huit. Chopin meurt à trente-neuf ans. L’amitié des deux grands artistes avait donc devant soi une étendue de onze années.
C’est à Bordeaux (où son père est préfet) que, dès sa petite enfance, les dispositions musicales de Delacroix se révélèrent. Un vieux musicien, qui était organiste de la cathédrale de Bordeaux, donnait des leçons à sa sœur. Pendant qu’Eugène faisait des gambades dans le salon où ces leçons se donnaient, ce brave organiste, qui paraît-il, avait été l’ami de Mozart, remarquait que son élève accompagnait le chant avec des basses et des agréments de sa façon, dont la justesse était parfaite et qui annonçaient une véritable aptitude musicale. Ce professeur tourmenta la mère de Delacroix pour qu’elle fit de son fils un musicien.
Nous ne suivrons pas ici, de salon en salon et de toile en toile, la production d’Eugène Delacroix. Il est déjà connu, presque célèbre, lorsque, dès 1832, à son retour du Maroc, il se lie avec Mme Sand.
Ce fut sans doute à l’ Hôtel de France, rue Laffitte, où, en 1836, Mme Sand s’installe près de Liszt (qui y vivait avec Mme d’Agoult), que Delacroix eut l’occasion de rencontrer Chopin. Quant à la première entrevue de Chopin et de Mme Sand, c’est Liszt lui-même qui va nous la raconter :
« L’appartement de Chopin (il demeurait alors Chaussée d’Antin), envahi par surprise, n’était éclairé que de quelques bougies réunies autour d’un de ces pianos de Pleyel qu’il affectionnait particulièrement…Des coins laissés dans l’obscurité semblaient ôter toute borne à cette chambre et l’adosser aux ténèbres de l’espace. Dans quelque clair-obscur, on entrevoyait un meuble revêtu de sa housse blanchâtre, forme indistincte, se dressant comme un spectre venu pour écouter les accents qui l’avaient appelé. La lumière, concentrée autour du piano, tombait sur le parquet et rejoignait les clartés incohérentes du foyer, où surgissaient, de temps à autre, des flammes orangées, courtes et épaisses comme des gnomes curieux, attirés par des mots de leur langue…Rassemblés autour du piano dans la zone lumineuse, étaient groupées plusieurs têtes d’éclatante renommée : Henri Heine, le plus triste des humoristes, Meyerbeer, Adolphe Nourrit, Millet, Eugène Delacroix rêvait silencieux et absorbé. Enfoncée dans un fauteuil était Mme Sand, curieusement attendrie et gracieusement subjuguée. Séparé de tous les autres sombre et muet, Misckiewicz dessinait sa silhouette immobile… »
On le sait, la domination de Mme Sand sur Chopin s’exerça pendant dix années.
Le Journal de Delacroix ne parle malheureusement pas de Chopin avant 1847, qui est l’année qui précède celle où Sand et Chopin rompirent leur liaison. Mais le peintre et le musicien se fréquentaient certainement beaucoup, et c’est avant cette date que Liszt a vu Delacroix écoutant Chopin jouer de la musique. Empruntons encore un passage au livre que l’auteur de Mazeppa a consacré à Chopin :
« Eugène Delacroix rêvait silencieux et absorbé devant les apparitions qui remplissaient l’air et dont nous croyions entendre les frôlements. Se demandait-il quelle palette, quels pinceaux, quelle toile il aurait à prendre pour leur donner la vie de son art ? Se demandait-il si c’est une toile filée par Aracnhé, un pinceau fait des cils d’une fée, et une palette couverte de vapeurs de l’arc-en-ciel, qu’il lui faudrait découvrir ? … »
Mais, pendant l’été de 1842, Eugène Delacroix est invité à Nohant. Il y trouve, près de George Sand et de son fils Maurice, Frédéric Chopin. En juin, il écrit à un ami :
» Je mène une vie de couvent et des plus semblables à elle-même. Aucun évènement n’en varie le cours. Nous attendions Balzac, qui n’est pas venu, et je n’en suis pas fâché. C’est un bavard qui eût rompu cet accord de nonchalance dans lequel je me berce avec grand plaisir. Un peu de peinture à travers cela, le billard et la promenade, voilà plus qu’il n’en faut pour remplir les journées. Il n’y a même pas la distraction des voisins et amis des environs ; dans ce pays, chacun de ses terres. On y deviendrait fossile en peu de temps.
« J’ai des tête-à-tête à perte de vue avec Chopin que j’aime beaucoup et qui est un homme d’une distinction rare. C’est le plus vrai artiste que j’aie rencontré. Il est de ceux, en petit nombre, qu’on peut admirer et estimer. »
C’est dans la pièce dont Delacroix a fait son atelier que se passent « ces tête-à-tête à perte de vue ». Chopin y avait fait monter son Pleyel. Parfois Delacroix travaillait pendant que Chopin jouait près de lui. Nous avons vu un grand bouquet (aujourd’hui au Musée de Vienne), peint à Nohant par Delacroix au son de cette musique et qui était un chef-d’œuvre de liberté, de richesse et d’harmonie. On ne peut guère évoquer ces belles heures de travail et d’inspiration sans céder à un mouvement d’émotion.

Là, à cette époque, Delacroix fit de Chopin le portrait qui est maintenant au Louvre. Cette toile magnifique ne montre plus, aujourd’hui, qu’un visage, visage tourmenté et noble et dont l’ardeur d’expression est d’autant plus précieuse pour ceux qui savent que cette toile, primitivement, était plus grande. En effet, Delacroix y avait représenté Chopin au piano, improvisant. On voyait derrière lui Mme Sand, de profil perdu, le visage noyé dans la pénombre des cheveux coiffés en bandeaux. L’un des possesseurs de ce tableau (peut-être Marmontel) n’hésita pas à découper dans cette toile le visage de Chopin et à se défaire de l’autre partie de l’œuvre, qui ne l’intéressait point.
Du moins eut-il la pensée de léguer le portrait de Chopin au Musée du Louvre, ce qui fait qu’on lui pardonne un peu, si c’est lui qui l’a commis, ce méchant acte de vandalisme. Mais l’autre moitié de la toile existe toujours (dans la collection du Docteur Viau) et il faut souhaiter que, dans l’avenir, elles se trouvent toutes deux de nouveau réunies.
L’hiver venu, Chopin rentrait à Paris. George Sand (qui n’était pas encore de la bonne dame de Nohant), l’y suivait souvent. Delacroix allait beaucoup chez eux. Nous possédons une relation précieuse qui nous renseigne sur leur intimité intellectuelle. Cette relation est de la main de Mme Sand. Nous la détachons de Impressions et Souvenirs.
A la fin d’un après-midi, Mme Sand va chez Delacroix. Elle le trouve souffrant de son mal de gorge habituel. Ils se mettent à parler de la Stratonice, tableau de M.Ingres. Pour continuer une discussion qui les intéresse, Sand emmène Delacroix dîner chez elle. A la porte du pavillon où elle demeure, rue Pigalle, ils rencontrent Chopin :
« Et les voilà qui montent l’escalier, écrit George Sand, en discutant sur la Stratonice. Chopin ne l’aime pas parce que les personnages sont maniérés et sans émotion vraie : mais le fini de la peinture lui plaît, et quant à la couleur, il dit par politesse qu’il n’y entend rien du tout, et il ne croit pas dire la vérité !
Chopin et Delacroix s’aiment, on peut dire tendrement. Ils ont de grands rapports de caractère et les mêmes grandes qualités de cœur et d’esprit. Mais, en fait d’art, Delacroix comprend Chopin et l’adore ; Chopin ne comprend pas Delacroix. Il estime, chérit, et respecte l’homme ; il déteste le peintre. Delacroix, plus varié dans ses facultés, apprécie la musique et il la sait et il la comprend ; il a le goût sûr et exquis. Il ne se lasse pas d’écouter Chopin ; il le savoure, il le sait par cœur. Cette adoration, Chopin l’accepte et il en est touché, mais quand il regarde un tableau de son ami, il souffre et ne peut trouver un mot à lui dire. Il est musicien, rien que musicien. Il a infiniment d’esprit, de finesse et de malice, mais il ne peut rien comprendre à la peinture et à la statuaire. Michel-Ange lui fait peur, Rubens l’horripile. Tout ce qui lui paraît excentrique le scandalise. Il s’enferme dans tout ce qu’il a de plus étroit dans le convenu. Étrange anomalie ! Son génie est le plus original et le plus individuel qui existe. Mais il ne veut pas qu’on le lui dise. Il est vrai qu’en littérature, Delacroix a le goût de ce qu’il y a de plus classique et de plus formaliste… »
Jean-Louis Vaudoyer (Revue Pleyel, février 1925)
Photographies : Peter Clark (CC BY-NC 2.0), Ricziribeiro (CC BY-NC-ND 2.0)
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