Souffrance au travail : une aide par la musicothérapie

Music feels good - AndYaDontStop - CC BY 2.0Quand le travail devient souffrance :

La « valeur » travail

Avant toute chose, il est bon de se rappeler que le travail répond fondamentalement à la nécessité de subsistance. Cette seule perspective «alimentaire» souvent méprisée a pourtant toute sa valeur.
L’importance que l’individu donne à son activité professionnelle par rapport aux autres activités sociales et privées relève de sa liberté personnelle. De ce point de vue, le sur-investissement au travail qui finit par appauvrir la vie tout entière et débouche sur des pathologies nouvelles, ne saurait être considéré comme un modèle.

Pour opérer le recul nécessaire, il est utile de se rappeler l’importance qu’a pu avoir l’«œuvre», voire le «chef-d’œuvre » dans le rapport au travail avec ce que cela implique quant à la stabilité, à la permanence, à la durée, notions auxquelles peut venir s’ajouter la beauté. Alors que le « travail » ne procure souvent qu’un plaisir fugace et un effort perpétuellement recommencé, l’œuvre peut donner assurance et satisfaction, être source de confiance en soi.

On perçoit bien qu’il y a là plus qu’une affaire de nuance mais qu’on aborde le sens même que nous donnons à notre travail. A défaut de ce sens profond, le travail est condamné à se confondre avec son étymologie : travail de trepalium, chevalet sur lequel on soumettait à la torture et dès lors consubstantiel au tourment et à une forme de malédiction dont le «travail» de l’enfantement marquerait les prémisses…

manipulation - medien guerilla - CC BY-NC-ND 2.0Quand le « management » devient manipulation …

Les outils de management proposés aujourd’hui en modèles développent une approche psychologique issue des théories néo-behavioristes américaines qui réduisent le fonctionnement de l’être humain à une série de mécanismes élémentaires dont la connaissance et le maniement approprié permettraient d’atteindre la plus haute performance.
La conception du management actuel a véhiculé le fantasme d’une entreprise consensuelle et homogène. C’est comme si on avait voulu faire en sorte que le lien entre dirigeants et dirigés ne soit plus contractuel, que le pouvoir et la hiérarchie se fassent invisibles. Au sein de l’entreprise moderne, les rapports deviendraient en quelque sorte fusionnels.
Cela repose sur une ambiguïté fondamentale qui tend à nier les rapports de pouvoir au sein de l’entreprise. Or, pourquoi faudrait-il à tout prix que les salariés adhèrent à des orientations ou à des choix sur lesquels ils n’ont guère de prise ? Pourquoi leur laisser croire ou faire comme si dans l’entreprise tout le monde était pareillement concerné et responsable ?

L’entreprise rassemble des personnes pendant une durée limitée, le temps de travail, en vue de la production de biens et de services. Le fait qu’elle constitue un collectif humain qui, comme tel, comporte bien d’autres dimensions que l’économie ne justifie pas pour autant qu’on puisse la considérer sur le modèle de la famille, d’une communauté d’appartenance ou de la cité, sauf au prix d’un mélange des genres aux effets déstructurants.

Le salarié est soumis à des impératifs de rythme et de charge mentale plus informels. Il y a une perpétuelle redéfinition des tâches qui ne lui permet plus de développer une stratégie de préservation.

louis de funèsEt face aux éventuelles difficultés d’adaptation génératrices de mal-être, l’évocation de facteurs individuels est bien pratique car elle permet d’éviter la question du problème collectif et les interrogations sur l’organisation même du travail (voir Philippe Askenazy, chargé de recherche au CNRS).

C’est un des paradoxes de l’entreprise que d’offrir le plus souvent le spectacle notamment de dirigeants stressés dominés par leurs émotions, précisément parce qu’ils persistent à les ignorer. Or les membres d’une entreprise, quelle qu’elle soit, ont un cœur et une raison dont on ne peut pas faire abstraction ; outre la compréhension intelligente des faits, ils aspirent à la reconnaissance de ces émotions, de leurs erreurs et de leurs difficultés dans l’accomplissement de leurs tâches.
Il est intéressant d’observer les références symboliques affichées comme modèles : le guerrier, le marin, le héros sportif ou le chef d’orchestre, images très valorisées en entreprises, véhiculant le modèle social d’un pouvoir conquérant, solitaire, virtuose. Mais ces comparaisons réductrices dissimulent mal, chez ceux qui les manient, la valorisation de comportements égocentriques liés à une exacerbation de la frénésie.

L’appel lancinant à la mobilisation pour la compétitivité et la pression qu’elle exerce sur chacun peuvent conduire à des résultats paradoxaux. Car tandis que l’on ne cesse de souligner la nécessité d’une plus grande coopération de tous dans le travail, l’exigence de la performance à tout prix et la crainte du chômage peuvent conduite à un repli individuel qui finit par aller à l’inverse de cette coopération souhaitée.

Pourtant, le management «sous tension» a fait ses preuves … par le vide et n’est plus cité en méthode par qui que ce soit du fait de l’inefficacité à long terme.

Au demeurant, force est de constater que la musique elle-même n’échappe pas à cette course à la performance et au toujours plus. Depuis un siècle, le diapason est mis sous tension. A l’époque baroque il se trouve à 415 Hz, passant à 423 Hz du temps de Mozart avant d’être fixé à 435 Hz en 1859. Aujourd’hui il se trouve à 440 Hz (et même à 444 Hz à Vienne).

Stress et souffrance

Le stress est un état de tension, une réaction biologique et psychologique à une situation contraignante. Il faut distinguer le stress aigu (face à un évènement ponctuel) du stress chronique où l’individu est confronté à des contraintes durables. La coexistence de deux contraintes antagonistes génèrent un état de stress.

La définition de base reste celle de Selye : «ensemble des réactions d’adaptation (physiologiques, somatiques, psychologiques) de l’organisme humain à tout stimulus externe et à tout changement».

Pour l’agence de Bilbao (agence européenne pour la sécurité et la santé au travail), le stress au travail est un «phénomène survenant lorsque les exigences de l’environnement du travail excèdent les capacités d’adaptation de l’individu ou ses capacités à les maîtriser» (François Pellet, médecin du travail).

Deux catégories de facteurs peuvent être identifiés :

  1. stress de l’inhibition : conflits de rôle, manque de clarté des objectifs, surcharge ou sous-charge de travail, conflits interpersonnels, manque de communication …
  2. stress de la performance : changements d’échelle de l’économie (mondialisation, augmentation de la concurrence, choc des cultures) ;
    évolutions des modes de travail (passage à des systèmes d’organisation matricielle, flexibilité, adaptabilité, évolution du temps de travail) ;
    gestion du temps (culture de l’urgence, NTIC, traitement des dossiers en ‘temps réel’) ;
    évolution des techniques de management des hommes (reposant plus sur l’affect, exigeant plus d’investissement personnel) ;
    modes de communication interpersonnels (moins de temps pour se voir, pour parler).

Même si l’état de stress n’est pas en soi une maladie, c’est en devenant chronique qu’il peut provoquer des pathologies graves (maladies cardio-vasculaires, troubles musculo-squelettiques, troubles anxieux ou dépressions, déficience immunitaire, allergies).

On estime à 28% le nombre de salariés européens souffrant de troubles liés à un état de stress professionnel. Le coût estimé pour l’entreprise – et plus globalement pour la société – finit par avoir un impact considérable sur l’activité (arrêts de travail, absentéisme, turn-over).

Pour l’année 2000, le coût du stress au travail en France serait compris entre 830 et 1.656 millions d’euros, ce qui représente 10 à 20% des dépenses de la branche accidents du travail / maladies professionnelles de la sécurité sociale.
L’autonomie plus ou moins grande laissée a un impact direct sur le stress. Ainsi, seulement 5% des cadres seraient en situation de stress, alors que ce chiffre monte à 27% pour les employés et 33% pour les ouvriers.

Que peuvent la musicothérapie et les techniques psycho-musicales ?

Positionnement éthique :

Tandis que se sont multipliées, au cours des dernières années, les manifestations parfois tragiques d’un véritable malaise dans le monde du travail, on a vu proliférer dans le même temps les offres les plus diverses pour permettre aux entreprises comme aux salariés de «gérer» leur stress dans l’objectif plus ou moins affiché d’être encore plus performants et de s’adapter à un changement présenté comme inéluctable.

gym music - epiclectic - CC BY-ND 2.0A travers des méthodes de coaching et d’animation en tous genres, le recours à la musique a pu être ainsi présenté, au demeurant avec d’excellents arguments, comme une technique efficace pour favoriser le mieux-être, la détente et la cohésion. Force est toutefois de constater que derrière ces présentations séduisantes se dissimulent souvent des motivations moins avouables relevant, au mieux, de considérations commerciales et d’opportunités de marché, au pire de techniques de manipulation pour faire accepter, en douceur, des mutations aux conséquences souvent traumatisantes.

Notre démarche est guidée par la conscience que certains modes d’organisation du travail sont dommageables à l’individu et peuvent être de nature à porter atteinte à sa dignité et à sa liberté, ainsi qu’à sa santé physique et psychique.

Or, forts de la conviction que la musicothérapie et les techniques psycho-musicales se doivent fondamentalement d’être au service de l’humain dans le respect des personnes, et dans le cadre d’une relation loyale, nous entendons demeurer vigilants contre toute tentative de récupération et d’utilisation de ces techniques à des fins contraires à cette éthique.

Aussi, avec le concours de tous les acteurs engagés dans cette même réflexion, entendons-nous offrir, grâce à la musicothérapie, d’une part une façon de contribuer à soulager le mal-être et les souffrances induites particulièrement par le contexte professionnel, et d’autre part restaurer les ressources personnelles permettant à chacun de déterminer librement ses choix.

Orientations possibles par un accompagnement en musicothérapie et techniques psycho-musicales :

Le travail créatif, particulièrement en musique, est tissé d’inspirations, d’erreurs, d’hésitations, de «copiages», toutes manières de procéder trop souvent proscrites dans un monde du travail qui tend à prôner le «zéro défaut». Musicothérapie et techniques psycho-musicales peuvent contribuer de bien des manières à réintroduire un souffle et une fluidité respectueuses des personnes et source d’une authentique créativité pour …

sortir d’un temps de l’urgence et retrouver apaisement, profondeur, recul ;

restaurer la confiance en soi ;


revaloriser la valeur du travail en groupe, de l’échange et de la solidarité ;

restaurer le lien avec les autres dans un échange authentique ;

définir une approche nouvelle de l’ «écoute collective», de la perception qui peut en naître, d’une organisation des rapports d’autorité et de complémentarité des compétences ;

mesurer la mouvance de ses ressentis, de ses «premières impressions» ;

prendre conscience de l’inconstance de nos états intérieurs en constatant, par exemple, que nous n’apprécions pas les mêmes musiques en permanence ;

prendre conscience du «bruit» environnant qui s’impose à nous, à notre «petite musique» ;

approcher l’émotion vraie face aux émotions réactives suscitées par l’environnement ;

échapper à l’utilitarisme : la musique «ne sert à rien» et pourtant …

entendre les dissonances qui sont partie intégrante de la musique (et de la vie …) et les façons de les résoudre sans vouloir empêcher à tout prix conflits et tensions ou s’en rendre responsable ;

redécouvrir la valeur du silence et de l’inexprimé qui, pourtant, peuvent dire beaucoup. Prendre conscience que «communiquer» n’est pas forcément synonyme de discours bavard et uniforme ;

faire l’expérience d’une écoute de la musique non pas avec la raison mais tout notre être, et par le corps ;

la joie de se savoir créateur et non pas agent soumis à des process imposés ;

faire l’expérience que l’on doit accepter d’être à jamais apprenti.

Patrick Le Corff

Musicothérapeute

www.lamusiquequinousparle.fr

Citations / Orientations bibliographiques

– Cadre réglementaire et conventionnel sur la prise en compte du stress au travail :

Les textes actuels font obligation à l’employeur d’évaluer les risques, y compris psychosociaux, et de préserver la santé physique et mentale de ses salariés.

Directive 89/ 391 transposée à travers les articles L.4121-1 à L.4121-5 du code du travail

Accord national interprofessionnel « Stress au travail » du 2 juillet 2008

– Dominique CHOUANIERE (médecin épidémiologiste, responsable du projet « stress au travail » de l’INRS)

– Jean-Pierre LE GOFF « les illusions du management » – Ed. La Découverte

– Rémi HUPPERT « le manager musicien » – Editions-d’Organisation

Photographies : AndYaDontStop (CC BY 2.0), Medien Guerilla (CC BY-NC-ND 2.0), Epiclectic (CC BY-ND 2.0), La Grande Vadrouille