Hit the road #1 – Souvenirs de Palestine

Violin case and cactusalso available in englishJ’ai travaillé comme professeur de musique en Cisjordanie pendant 6 mois en 2011, vivant à Ramallah et enseignant le violon et l’alto à des enfants dans un certain nombre de sites à travers les Territoires palestiniens. Le souvenir de ces mois suscite en moi une émotion particulière, tant cette terre tragique et magnifique,  ancienne et torturée, était plus radicale, sensuelle et magnétique que tout autre endroit où j’avais été auparavant. Son nom évoque les visages des enfants bien-aimés à qui j’ai enseigné, des mosquées, des églises, des ruines antiques qui parsèment le bord des routes, des gravats, des hommes qui vendent du café à la cardamome épicée dans les rues, le parfum du pain pita frais, du jasmin, des narguilés, des oliveraies, de citronniers et d’amandiers, des coquelicots, des mules, les appels à la prière, la circulation, le mur, les checkpoints israéliens et les colonies sur les collines, les cris insultants de jeunes soldats… Je pense aux mitrailleuses : on en voit tous les jours là-bas. Je pense aux gens que j’ai rencontrés qui étaient presque tous accueillants, ouverts, incroyablement chaleureux, généreux, forts et francs.

Le sentiment d’urgence de l’art en Palestine, de sa fonction de poumon d’un peuple, comme une expression de leur résistance et un exutoire à l’étouffement, est immensément puissant. Le terme intifada culturelle (voir cet article par exemple), m’aurait auparavant fait froncer les sourcils, indépendamment du fait que j’ai toujours considéré l’occupation comme injuste. Il prend tout son sens aujourd’hui. Le rôle essentiel de l’activité artistique n’est pas simplement une notion conceptuelle en Palestine, il s’agit d’une réalité palpable, omniprésente, une force urgente et puissante.

J’étais parfois mal à l’aise en Cisjordanie. J’avais – et j’ai encore – des doutes quant à l’impérialisme culturel, l’orientalisme, la redondance, je recevais toujours plus que ce que je pouvais offrir… Quel sens cela a t-il d’enseigner la musique occidentale dans un pays à la culture si riche ? Est-ce promouvoir en quelque sorte la compréhension, la paix, la cohésion culturelle, est-ce un pas vers la liberté, l’émancipation, est-ce que cela participe à montrer le conflit au monde extérieur, tel que nous aspirions à le faire ? Je m’interroge. J’ai constaté que cela poussait certains occidentaux à une reconnaissance plus aisée de l’humanité des palestiniens, peut-être à sentir avec plus de précision, ou voir sous un nouvel angle la blessure que représente leur situation. J’espère que cela peut faire beaucoup plus encore.

Ramallah, 05/01/2011

Dans les rues, à la maison, en voyage, je me sentais souvent mal à l’aise, pas à ma place, avec une conscience aiguë de ma nationalité et de l’histoire des États-Unis en Palestine, mais aussi particulièrement «privilégiée» de pouvoir témoigner de la culture palestinienne et des aspects douloureux au jour le jour de l’occupation israélienne. En classe, avec beaucoup d’étudiants, je ressentais souvent de la conviction et de la joie, invitée par le jeu des élèves ou leurs commentaires sur nos cours et la musique en général.

Il y en avait  qui était tombés amoureux de la musique, et la considéraient comme l’un des moyens permettant d’étendre le champ des possibles. De «trouver la liberté», comme un garçon me le dît un jour, un tromboniste qui disait qu’il « mourrait sans musique » ; et un violoniste postait sur Facebook: « le violon est une chose simple qui permet de dire ses sentiments avec simplement quatre cordes ».
Ces étudiants étaient ma force vitale et une source inépuisable de gratitude.

Lemon tree at sunriseLa musique abonde en Cisjordanie : dans les maisons, les cafés, les magasins, les taxis, les restaurants, les autobus, aux repas. Je pense à la cour de notre école qui, à n’importe quel moment, accueillait un mélange de sons d’oud,  de kanoun, de santur, de tabla,  de piano Suzuki et d’Oum Khalthoum. Ou à un voyage à la mer Morte et la Mosquée Nabi Musa accompagné par la voix cristalline de Fairouz et nos familles d’accueil qui chantaient à table. Certains chants traditionnels (Inta Omri) ont été entendus si souvent qu’ils en sont devenus de véritables hymnes culturels.
Il est rare d’entendre de la musique occidentale. Dans les récitations lyriques du Coran et les appels à la prière que l’on entend à longueur de journée, abondent ces fameuses gammes microtonales que je n’ai cessé de tenter de différencier des modes occidentaux pour mes élèves de violon. Ce phénomène était encore plus accentué à l’extérieur de « Ramallah-la-branchée » : dans les villages et les camps de réfugiés,  les gammes de sol et la en première position, exercice type pour les débutants, étaient fortement influencées par l’intonation arabe, les doigts se retrouvant souvent « mal » placés, précisément à l’endroit d’un microton.
Ce fut la principale difficulté pour enseigner le violon occidental. Une merveilleuse surprise en revanche fût le son magnifique que plupart des étudiants réussissait à produire dès le début, peut-être parce qu’ils sont tant imprégnés de musique.

Dans les cours avec des élèves anglophones (mon arabe était très basique), nous passions au moins quelques minutes chaque fois pour parler de l’occupation. Un exemple typique : lors de mon premier cours avec Asar, âgée de 11 ans, elle me demanda :

« Pourquoi avez-vous choisi de venir en Palestine ? » puis, insistant : « C’est-à-dire que, vous auriez pu aller en Jordanie, au Liban ou en Syrie, non ? »

Je lui ai répondu que l’histoire du lieu et la culture m’avait attirée, évitant de mentionner la politique.

« Vous savez, nous avons beaucoup de problèmes ici, en Palestine. Nous n’avons presque aucune liberté. »
« Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?  » demandai-je.

« Et bien, par exemple : je viens de passer à la phase finale d’entretiens pour un camp de la paix internationale pour les enfants israéliens et palestiniens. Ce n’est vraiment pas anodin, car il est difficile d’en obtenir un. J’ai un entretien bientôt à Jérusalem, mais je ne suis pas sûr de pouvoir y aller parce que mes parents ont été arrêtés quand ils étaient jeunes –  ils protestaient contre l’occupation » ajouta t-elle fièrement.
« En conséquence ils ne peuvent pas avoir de permis pour entrer à Jérusalem. Qui est censé être notre capitale aussi…soit dit en passant ! »

Je pouvais ainsi toujours sentir la pression, l’étouffement du conflit, même dans les moindres détails de la vie quotidienne. Et la musique avait une fonction thérapeutique. Lorsqu’un élève arrivait avec une nouvelle anecdote sur l’humiliation à un check point, sur un frère retenu en « détention administrative » ou le refus d’Israël d’autoriser le voyage d’une grand-mère de Gaza pour recevoir des traitements contre le cancer, la leçon qui suivait était souvent chargée d’un sentiment de défiance et du poids de la catharsis .

Mule and ruins

« Dieu merci, au moins maintenant je peux jouer », déclara Ahmed, 10 ans, après une épreuve douloureuse à un point de contrôle.

Par temps clair, depuis une colline de Ramallah, on peut voir la mer Méditerranée scintillante et brumeuse sous le soleil. Tel-Aviv et ses rives sont à seulement 20 kilomètres de Ramallah et pourtant incroyablement loin. Se rendre à la mer nécessite un permis. Un collègue chrétien, de Ramallah, m’a montré une fois le permis qui lui avait été accordé pour les vacances de Pâques. Cela lui a permis de passer 6 heures à la plage.

«C’est une p* $%ain de plaisanterie ! » Il eut un rire amer. « Rien que passer à travers tous les points de contrôle prend 6 heures !« 

Les amis et de nombreux étudiants que je connaissais m’ont souvent répété qu’ils se sentaient oubliés par le monde, même au sein du monde arabe. Je le pense aussi, ayant constaté ce qui est autorisé «de facto» : des traitements horribles aux checkpoints, la pauvreté dans la bande de Gaza, les attaques hebdomadaires des colons sur les fermes palestiniennes, les oliveraies et les plantations de citronniers, les puits, les mosquées, ou sur des enfants rentrant à la maison après l’école.

Chaque enfant en Palestine est désavantagé dès sa naissance ;  sa vie au jour-le-jour sera au mieux pénible, au pire malheureuse  suivant son lieu de résidence, son histoire familiale, son milieu social, sa religion ou son genre (1). Les restrictions de déplacements, la privation de patrie, l’isolement et l’humiliation sont leur lot quotidien.

En seulement six mois là-bas, j’ai rassemblé d’innombrables anecdotes liées au conflit – entendues, vécues ou dont j’ai été le témoin.
Enseigner et jouer de la musique était directement en lien avec la lutte pour l’émancipation culturelle, et faisait écho à l’occupation et au conflit israélo-palestinien (Juliano Mer-Khamis a dit : « L’ Art, dans notre cas, peut se combiner, générer et mobiliser d’autres facettes de la résistance … Je ne fais pas de l’Art pour l’amour de l’Art. »(2)).

Depuis les premiers interrogatoires avec la sécurité d’Israël lorsque je suis entrée à l’aéroport Ben Gourion jusqu’à chacune de mes interactions ultérieures avec l’armée israélienne, mon statut implicite d’«opposante»à Israël, en vertu de mon travail avec le peuple palestinien, ne fît jamais aucun doute.

West Bank SettlementDans notre travail musical, les activités quotidiennes étaient perçues comme des succès et même des actions de résistance. Je le ressentis particulièrement un samedi  matin, où je me rendis à Jénine depuis Ramallah avec deux autres Palestiniens. Un checkpoint israélien ayant été  fermé, nous avons été obligés de prendre un autre itinéraire. Assez rapidement, mes collègues ont réalisé que nous étions partis sur une autoroute israélienne, or les routes sont séparées et ils n’avaient pas la plaque d’immatriculation appropriée pour rouler sur cette voie. Nous avons passé des villages palestiniens, mais également l’énorme colonie israélienne d’Ariel, qui abrite près de 20.000 habitants et une université de 12.000 étudiants.
Nous n’avions pas d’autre choix que de continuer à rouler jusqu’au point de contrôle suivant. Nous avons abordé le point de contrôle par une rampe, et lorsque nous sommes arrivés deux ou trois soldats israéliens ont couru vers nous en pointant des mitrailleuses sur la voiture, hurlant en hébreu. Ils nous demandèrent de sortir du véhicule, et ordonnèrent aux hommes de retirer leurs chemises, les mitrailleuses pointées vers leurs têtes. Notre chauffeur leur a expliqué que nous avions pris un mauvais virage et simplement voulu faire demi-tour. Tout en continuant à crier, ils confisquèrent nos cartes d’identité et nous firent attendre pendant des heures. Cet incident était mineur aux yeux de mes collègues, ils étaient agacés, et résumaient la situation par ces mots :

« Ya habibti Amie », me dît Abu A  «Vous voyez ce qui peut arriver lorsque vous prenez la mauvaise route en Palestine ! »

(Je pourrais ajouter que Abu A, quelques semaines avant, avait été bloqué pendant plus de trois heures dans une sas d’entrée, alors qu’il tentait de pénétrer dans la prison israélienne où son fils était retenu en détention administrative depuis plus d’un an. Pendant trois heures, sous le regard attentif de militaires israéliens, il a été maintenu enfermé dans un sas jusqu’à ce que sa femme ait fini sa visite à leur fils.)

Lorsque nous sommes arrivés à l’école de musique ce samedi et avons dispensé les leçons restantes, notre état d’esprit vis-à-vis de l’enseignement n’était plus le même. Après avoir été confronté à la brutalité, la musique est perçue différemment. Je voulais tout donner. Je voulais leur donner au moins cet instrument, cette puissance spirituelle, pour protéger leur douceur et leur lutte contre cette routine, cette castration et cette violence banale, officieusement/officiellement sanctionnée par presque toute la communauté internationale.

Le lendemain, j’ai pris l’avion de Tel Aviv pour quelques concerts aux États-Unis. A la station de bus de Jérusalem en route pour l’aéroport, un tout jeune soldat israélien s’est approché de moi. Bien sûr, il m’a prise pour une touriste. Il pointa mon étui de violon et dit : « Moi aussi ! » me montrant un instrument qu’il transportait. Quand il se détourna, je pus voir un immense drapeau israélien et la mitrailleuse en bandoulière contre l’autre côté de son corps. A cet instant précis, j’ai eu du mal à admettre que nous avions quelque chose en commun.

Nabi Musa Mosque near JerichoPour le Nakba Day, une voiture d’enseignants européens, palestiniens et moi-même, partit pour enseigner dans le camp de réfugiés de Qalandia. Les protestations avaient récemment débuté et déjà des dizaines de manifestants étaient hospitalisés. Nous croyions à tort que le camp de réfugiés n’avait pas eu vent de notre action, mais alors que nous approchions de l’entrée, nous fûmes entourés par un nuage de gaz lacrymogène, entendîmes des tirs, et fûmes entraînés dans un chaos de gens qui couraient et criaient. Il n’y avait nulle part où aller si ce n’est dans le camp lui-même. Alors que nous garions la voiture, quelqu’un frappa  sur le coffre, un groupe de personnes cherchant à faire entrer dans le camp un homme sur une civière pour y recevoir de l’aide médicale d’urgence.
Notre collègue palestinien dans la voiture (un chanteur d’opéra) commença à répéter, encore et encore, « Oh mon Dieu, je suis un musicien, je dois quitter ce pays, je suis juste un musicien … »

Quand je me rappelle ces six mois, je pense avant tout à mes élèves. Comme F, qui se délectait de la complexité du violon,  riait à gorge déployée et adorait inventer des mots italiano-arabe (« shwayissimo ! » au lieu de pochissimo) et chantait comme un enfant de chœur. Ou, lorsque j’ai demandé à  R, 12 ans, après que Juliano Mer Khamis a été tué à Jénine et que nous n’étions pas sûrs des dangers là-bas,  d’être prudent et qu’il a répondu en clignant des yeux : «Ne vous inquiétez pas. Si je meurs, je vous envoie un texto ! » et se mit à rire.

Asar, âgée maintenant de 13 ans, m’a envoyé ce qui suit le 31 Mars 2012, après la Journée de la Patrie annuelle :

Aujourd’hui, c’était horrible, j’ai vécu beaucoup de choses dans ma vie mais je n’ai jamais vu quelque chose comme ça, aujourd’hui je suis allée à la manifestation pacifique, et j’ai vu un homme se faire tirer dessus par des soldats israéliens, c’était tellement triste, son sang coulait partout, j’ai tout filmé ! Je peux à peine voir et entendre et je vais rester comme ça pendant probablement encore 2 jours, parce que j’ai été exposée à des  gaz et des bombes, je suis encore sous le choc, je veux juste que cette guerre finisse, et j’espère que cet homme ne mourra pas ! Priez avec moi pour lui !

Quelques mois plus tard, elle m’écrivit que son expérience l’avait poussée à faire un film sur la Palestine, pour lequel elle a reçu une aide financière d’un groupe de médias danois.

J’ai quitté Ramallah après seulement six mois. La douleur personnelle des élèves que l’on quitte, la langue arabe qui avait tout juste commencé à s’ouvrir à moi, la nostalgie de cette richesse sensorielle et du sens de la vie que j’avais ressenti si fort là-bas, me hantent encore. Mais la douleur la plus profonde est de penser à ces magnifiques jeunes musiciens et l’immensité de tout ce contre quoi ils doivent lutter.

Amie Weiss

 

Photographies : Amie Weiss

Liste de textes et sites internet que j’ai trouvé intéressants :

Haaretz, www.Haaretz.com

Israel/Palestina: Paz o guerra santa de Mario Vargas Llosa

Maan News Agency, http://maannews.net/eng/Default.aspx

Mondoweiss | The War of Ideas in the Middle East by Philip Weiss and Adam Horowitz

Orientalism de Eduard Said

Peace Not Apartheid de Jimmy Carter

 

Notes

1. Le déséquilibre du traitement réservé aux hommes et aux femmes fait que je fais régulièrement référence à l’occupation visant principalement les jeunes hommes adultes, qui finissent pour pour la plupart des cas en détention israélienne.  Un nombre très important d’hommes que j’ai rencontrés en Palestine a passé du temps dans les prisons israéliennes ; j’ai également fait face à des problèmes plus spécifiquement lié au droit des femmes, en particulier lorsqu’ils affectaient la possibilité de certaines de nos étudiantes de poursuivre leurs études musicales. Malgré l’ouverture d’esprit de la Palestine à cet égard (par rapport au reste du Moyen Orient — le maire de Ramallah est une femme, par exemple), il reste de nombreux points douteux, de mon point de vue. Les crimes d’honneur en sont un exemple frappant. Selon Wikipedia:

The Palestinian Authority […] exempts men from punishment for killing a female relative if she has brought dishonor to the family…Mahmoud Abbas, President of the Palestinian Authority, promised to change the discriminatory law, but no action had been taken as of 2012. According to UNICEF, in 2000 two-thirds of all killings in the Palestinian territories were honor killings…The Palestinian Independent Commission for Human Rights has reported 29 women were killed 2007-2010, whereas 13 women were killed in 2011 and 12 in the first seven months of 2012.

L’Autorité Palestinenne […] exempt de condamnation les hommes qui tuent une femme parente si elle a jeté le déshonneur sur sa famille…Mahmoud Abbas, Président de l’Autorité Palestinienne, a promis de changé cette loi discriminatoire, mais rien n’a été fait jusqu’aujourd’hui (2012). Selon l ‘UNICEF, en 2000, deux tiers des crimes commis sur les territoires palestiniens étaient des crimes d’honneur…La commission indépendante palestinienne des droits de l’homme a reporté 29 crimes de femme entre 2007 et 2010, contre 13 en 2011 et 12 au cours des sept premiers mois de l’année 2012.

2. Stransky, Olivia. “The Stage is My Gun: The Cultural Intifada of Juliano Mer-Khamis” from http://www.sampsoniaway.org/bi-monthly/2012/01/07/the-stage-is-my-gun-the-cultural-intifada-of-juliano-mer-khamis/ (26 January, 2013).