Le clavecin déchu

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Où je voudrais introduire un temps nouveau pour le clavecin, enfant roi de la musique baroque. Vous savez, l’ancêtre à moustache sur le tableau, le vieil oncle qui fume sa pipe et à qui l’on vient toujours demander conseil,  tout autant que le gamin turbulent qui scarlattise, la bande de loubards un peu rockers  qui aiment bien cogner de temps en temps, c’est un peu tout ça, le clavecin, non ? Et pourtant, largement ignoré sur son île déserte, abandonné aux marquises, un bonheur de ‘happy few’.  « Vous avez dit baroque ? », oui, heureusement, et nous avons bien entendu. Mais le clavecin, dans tout ça, qu’en reste-t-il, je ne l’entends qu’à peine. On éteint une à une les bougies des grands lustres qu’on a amenés du plafond, et il reste là, seul sur la scène déserte, avec sa gueule d’ange déchu.

Gloire à nos illustres pionniers

Nous sommes les bienheureux héritiers de deux générations de clavecinistes qui ont ressuscité le son, le langage, les couleurs, la raison et la magie du clavecin. Le chemin fut ardu et compliqué. C’est grâce à eux que je suis né au bonheur d’être claveciniste et que des publics compétents et fidèles respirent un air de Cythère.

Quelle chaîne magnifique de Wanda Landowska à Gustav Leonhardt en passant par Blandine Verlet, Scott Ross et tant d’autres, nous a permis de retrouver le clavecin dans toute sa splendeur ! De la redécouverte du répertoire et de son langage, que de grandes dames, d’étudiants barbus, de femmes passionnées, d’hommes exigeants, de chercheurs infatigables ont exploré les partitions et traités oubliés pour une renaissance splendide. Un âge héroïque qui prend sa place dans l’histoire de l’art aux côtés de la redécouverte de l’antiquité au XVème siècle, ou de l’invention de l’art primitif au début du XXème siècle. Pendant que la musique atonale s’enfermait dans ses créations bien stériles, une internationale du baroque fédérait des publics éblouis et toujours plus nombreux dans l’admiration et le bonheur.

Car c’est bien ce qui frappe au premier abord dans ce monde du baroque ressuscité, c’est l’enthousiasme des publics, et la ferveur essentiellement heureuse qui ont accueilli toutes ces explorations, depuis l’Atys de Lully qu’offraient les Arts Florissants en 1986. N’en déplaise aux grincheux ou aux ignorants, le baroque n’est ni poussiéreux ni ennuyeux, il est festif et joyeux, riche et lumineux jusque dans ses tragédies et ses motets. Et aux salles combles ont répondu les ‘Académies’ avec leurs départements de musique ancienne et les nombreuses classes de clavecin et de basse-continue qui permettent aujourd’hui, partout en Europe, de former des générations passionnées. Merci à nos glorieux prédécesseurs !

Le sourire de l’ange déchu

Mais il y a sans doute un paradoxe du clavecin aujourd’hui : si les travaux des cinquante dernières années ont remis à sa juste place l’instrument, au cœur de toutes les compositions et interprétations du répertoire baroque comme des premières heures du classique, il reste si largement méconnu du grand public, ignoré, et parfois même incompris du monde musical lui-même.

Bien sûr, la réhabilitation des œuvres pour clavier de Froberger, Bach ou Couperin sur leur clavecin d’origine les place désormais au même rang que la grande épopée pianistique de Beethoven, Chopin ou Debussy. Et au côté des maîtres absolus, on a découvert avec plaisir cette myriade de compositeurs qui vont de Sweelinck à Carl-Philip-Emmanuel Bach, et font le bonheur de publications discographiques si souvent merveilleuses. Le clavecin a certainement retrouvé au cours des trente dernières années son expression artistique la plus achevée. Sans oublier le rôle essentiel du continuo, trop souvent méconnu, mystérieux pour certain néophytes, et pourtant si déterminant pour la construction des plus beaux projets baroques.

Et pourtant, quelle ignorance du grand public ! Depuis plus de quinze ans que je joue du clavecin, toujours les mêmes remarques incongrues, le même questionnement surpris, les interrogations les plus ingénues : « un piano ancien … comme une grande guitare alors … ou une harpe en longueur ? ». Dirait-on d’un cor que c’est une trompette ronde, ou d’un violon que c’est un petit violoncelle ? Il faut bien le reconnaître, le clavecin reste trop souvent un nom commun ignoré de nos contemporains. Sorti d’un public averti, connaisseur, conquis, que l’on prend plaisir à retrouver à chaque concert, qui connaît vraiment l’instrument ?

harpsichord on firePlus grave encore, quelle ne fut pas ma surprise d’entendre un claveciniste commencer sa master class par des propos sur le caractère ‘mou et inexpressif’ de l’instrument ! Ô chocking ! J’ai même entendu ‘inutile’ un jour. Vous comprendrez que ma réaction n’est pas corporatiste mais fermement celle du plus simple bon sens musical. Je n’hésiterai pas à appeler à la barre mes potes enchanteurs Jean-Sébastien, François, Jean-Philippe : comment auraient-ils pu composer une musique inexpressive sur un instrument triste, incomplet, un peu métallique et criard ?

« Vous avez dit clavecin ?  »

Clavecin® 8.0

Pour un instrument d’une telle puissance mais contraint aux lieux les plus confinés, et sans doute victime de cette forme de claustration élitiste, il faut résolument aborder la question de son image sur internet, des potentialités inexplorées, et se mettre au travail.

Certes le plaisir du clavecin est aussi lié à son intimité congénitale. Du salon du XVIIIème – Hôtel de Soubise ou Château d’Assas – aux églises qui lui servent d’écrin aujourd’hui, le clavecin a besoin de cette acoustique intime. On ne jouera jamais de Préludes non-mesurés à Pleyel. Mais est-ce une raison pour se résigner à des captations préhistoriques, tristounettes, comme si nous en étions encore à l’époque de l’ORTF. On a le bonheur d’accéder sur internet à l’ensemble du répertoire à travers la multitude des enregistrements disponibles. Mais que l’image est parfois indigente.

Comme Karajan enregistrait une nouvelle version des neuf symphonies de Beethoven à chaque avancée technologique, il est plus que temps de se mettre au travail pour utiliser les nouveaux outils de la diffusion planétaire. N’importe qui peut découvrir la magie du clavecin sur YouTube, si nous faisons l’effort d’y donner le meilleur du clavecin, dans toutes les dimensions de l’image et du son. Soyons francs, je n’ai pas encore trouvé en accès libre une ‘démonstration’ du clavecin digne de ce nom : plans fixes, couleurs passées, micros bricolés, tout cela est indigne du travail immense des pionniers que je voulais saluer. Le clavecin ne doit pas être réservé à une élite confortable, et si fidèle. L’heure est venue de lui ouvrir les portes du monde, au-delà des portes armoriées d’une belle enfilade Louis XV. C’est la chance d’un nouveau public qui nous est offerte, pour une musique de tous les âges et de tous les temps. Dans les années 80, Pollini et Abbado allaient dans les usines et les salles d’hôpitaux à la rencontre de nouveaux publics. Partons à la conquête du monde par la magie d’internet. Et fi de l’élitisme, le clavecin offrira sa vraie noblesse aux publics les plus vastes.

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Avoir vingt ans aujourd’hui pour un musicien, baroque, classique, romantique, jazz et tout ce que vous voudrez, c’est une double chance, et quand je dis chance, c’est avec un immense B comme dans bonheur : c’est la chance inouïe de sortir de la salle de concert, du salon de musique, pour partir à la rencontre du monde. Heure émouvante pour l’épinette, le clavicorde, le clavecin, le pianoforte : que leur délicat silence soit enfin entendu aux quatre coins du monde, et jusque dans les caves des banlieues.

Jean Rondeau

Photographie : Édouard Bressy