Air de chaconne – Cité de la Voix – Edito #3

On dit souvent que la variation, la passacaille (ou chaconne) – c’est-à-dire cette technique de variations sur une basse répétée des dizaines de fois – est typique de la période baroque.
Je ne dois pas être très malin, je n’ai jamais vraiment compris ce que mes profs voulaient dire par là, mais soit.
En tout cas, baroque ou pas, cette répétition entêtante d’une basse obstinée, variée à loisir, tire un trait d’union dans l’histoire de la musique, de Guillaume de Machaut à David Guetta, de Monteverdi (en majeur et lent) :

à Ray Charles (en mineur et plus rapide)

Ces chaconnes, ces variations nous rappellent cette histoire de fleuve dans lequel on ne se baigne jamais deux fois, ce côté « c’est toujours pareil mais chaque fois différent ». Tout cela, l’équipe de Virévolte l’a magnifiquement mis en lumière la semaine dernière, en enchaînant, exemple parmi tant d’autres, « su la cetera amorosa » de Tarquinio Merula à « Fever », de Cooley et Davenport.

Une semaine de résidence à la Cité de la Voix, c’est une chaconne.

Les Quotidiennes, à la Basilique et à la Cité de la Voix, c’est toujours pareil mais chaque fois différent, et c’est cette répétition qui crée, en majeure partie, l’intérêt de ces résidences, principalement pour les artistes mais également pour les habitués qui suivent de près chaque ensemble.

Il y a un travail de répétition et un travail face au public. Ce n’est pas le même, et notre éducation, notre formation (notre déformation) de musiciens « classiques » tend à sous-estimer le second au profit du premier. Or maintenant, avec un peu de recul, j’en suis profondément convaincu : les véritables progrès dans les prestations des ensembles en résidence proviennent de la fréquentation répétitive et quotidienne du public. Le temps de travail en répétition ne corrige que les imperfections grossières (d’ensemble, de justesse..) et des détails qui n’intéressent que nous autres, musiciens.

J’aime plus que tout cette confrontation quotidienne de ce concert imaginé avec ce qu’il en reste finalement lorsque le public est passé par là. Ces enchaînements ratés, cette énergie qui est née à cet instant-là et finalement pas à cet autre instant, où elle était attendue. Ce moment magique de suspension, ce silence riche.

uncertaintyJ’aime cette incertitude : pourquoi ce qui a fonctionné hier n’a pas pris aujourd’hui ?

J’aime tous ces questionnements, qui rendent le spectacle « vivant » (et non le « spectacle vivant », cette formule idiote qu’on doit sûrement opposer au spectacle mort).

Rien de cela ne se fabrique, ou alors justement, ça sent le fabriqué, mais, tout de même, avouons-le ça se provoque et d’une certaine manière, ça s’analyse aussi.

Pour cela, il faut l’éprouver, et donc le répéter.

Je dois confesser combien j’aime le théâtre dit « de répertoire ». Ces opéras allemands ou anglais qui fonctionnent « à l’ancienne » : les Noces le mardi, Turandot le mercredi, Tannhauser le jeudi, le tout avec la même équipe ou presque. Tout ce système tellement dénigré en France aujourd’hui.

Ce que je retiens de la fréquentation assidue, pendant une quinzaine de jours, de l’opéra d’une grande ville allemande est que l’imperfection obligée de ce type de fonctionnement (trous de mémoire, baisse de régime, voix fatiguées…) n’est rien à côté de l’humilité de l’interprète vis-à-vis de l’œuvre : Bien sûr, dans cette Flûte enchantée, on eut droit aux hésitations de Papageno, à ce quintette dont le tempo de la fosse n’avait rien à voir avec celui du plateau, à ce Tamino peu approprié… Mais la répétition (c’était la 294e représentation d’une production de 1986), la fraîcheur de l’instant et la force de l’œuvre ramenaient ces imperfections au rang de détails. Et, surtout, c’est l’œuvre et le compositeur qui sortaient vainqueurs, et indemnes, de la représentation.

Effectivement, dans le théâtre de répertoire, comme dans la semaine de Quotidiennes à Vézelay, on imagine que l’on va parfois donner le concert comme on va à l’usine. Mais, finalement, la présence du public vient rappeler l’essence même de ce job : le partage de ce que l’on aime. Ce n’est pas rien.

Surtout, la répétition de ces moments partagés nous donne ce que l’on s’autorise rarement : le droit à l’erreur, le droit à l’expérimentation, la relativité de tout ce que l’on fait et le plaisir du public.

Dans le monde terriblement égocentré de l’artiste, ça rafraîchit.

Nicolas Bucher

Crédit photo : Mathieu Bertrand Struck (CC BY-NC-ND 2.0)