Sexisme musical en 2013

sexyhumour05L’accès d’une femme à un poste de responsabilité, en particulier dans le milieu conservateur de la musique classique, où l’esprit de cour continue de jouer un rôle structurant et où les décideurs prennent peu d’initiatives, est malheureusement souvent jalonné par des obstacles qui prennent la forme de réflexions sexistes, de la déconsidération de leurs capacités de travail et d’une attention soutenue portée à leurs mensurations. Une réussite professionnelle sera parfois suspectée de collusion sexuelle ou sentimentale.

Néanmoins certaines femmes veulent devenir chef d’orchestre, un des métiers les plus valorisés par la profession musicale. Elles prennent le risque d’être insidieusement dénigrées par l’institution musicale – qui a pour mission de les former – et une partie des musiciens – qu’elles dirigent – tout en ayant ensuite de grandes difficultés à trouver des engagements correspondant à leur niveau de qualification.

(Lire à ce sujet l’interview en anglais de Marin Aslop, femme chef d’orchestre, qui évoque la difficulté d’être une femme dans la musique classique)

Vision de la nature féminine

« Je ne peux pas non plus mettre une baïonnette derrière chaque étudiante du Conservatoire… »

Bruno Mantovani, directeur du Conservatoire National de Musique et de Danse de Paris, (CNSMDP) affirme dans une interview accordée à France Musique en octobre 2013 que ce n’est pas la société qui empêche les femmes de faire de la direction d’orchestre, mais bien leur nature de femmes : elles ne seraient pas « forcément intéressées » par le métier de chef d’orchestre, n’auraient pas les «mêmes ambitions (qu’un homme), le métier est compliqué. (…) Et puis se pose le problème de la maternité, (…) du service après-vente de cette maternité (sic). (…) Il y a aussi parfois un frein physiologique, le métier de chef est un métier particulièrement éprouvant physiquement. Certaines femmes sont découragées (…) Je ne peux pas non plus mettre une baïonnette derrière chaque étudiante du Conservatoire qui aurait des dispositions en direction d’orchestre pour la forcer à faire ce métier là (…)

Mais il n’y a aucune discrimination négative (au concours d’entrée du CNSMDP)…»

Tout d’abord il semble que ce n’est pas le rôle d’un directeur d’institution d’enseignement artistique de se préoccuper de la façon dont ses étudiantes veulent ou non avoir des enfants. On attendrait plutôt qu’il s’interroge sur les vraies causes de l’absence des femmes sur les podiums, des causes historiques, culturelles, sociologiques et politiques, plutôt que de se contenter d’un constat, sans apporter la moindre solution, idée novatrice ou encouragement fait aux femmes. La lecture de La domination masculine de Pierre Bourdieu lui apprendrait que l’inégalité homme-femme est un héritage de siècles de construction sociale à l’avantage des premiers, non un état de fait que l’on constate au détour d’une interview.

Un préjugé répandu dans le monde du travail

La constante que rencontrent cependant toutes les femmes dans le monde du travail est un préjugé souvent d’origine masculine : elles seraient moins capables, plus fragiles, moins ambitieuses que les hommes.

Notre société française se targue d’avoir un taux de fécondité parmi les plus élevé d’Europe et pratique une forte discrimination des femmes dans le monde du travail, depuis l’embauche, l’évolution de la carrière et du salaire, jusqu’à la retraite. La particularité du métier de chef d’orchestre, comme celui de chanteur, mais aussi de chef d’entreprise, de DRH d’une grosse société ou de ministre, est le fait qu’ils exigent des déplacements plus ou moins longs. Tout le monde n’aspire cependant pas à être en en permanence en voyage, car cela rend toute vie familiale impossible, pour un homme comme pour une femme.

La constante que rencontrent cependant toutes les femmes dans le monde du travail est un préjugé souvent d’origine masculine : elles seraient moins capables, plus fragiles, moins ambitieuses que les hommes. Dans tous les corps métiers qui se sont féminisé au cours du XXe siècle, notamment l’enseignement et la justice, les femmes ont entendu la rengaine aujourd’hui entonnée par Bruno Mantovani.

Discours réactionnaire

En supposant que les femmes ne se présentent pas en classe de direction d’orchestre par manque d’ambition, par indisponibilité et incapacité du corps, le directeur du CNSMDP copie – colle (à son insu ?) la rhétorique qui met à mal l’égalité des chances de la population française.

bayonetsOn reconnaît ici le discours réactionnaire qui irrigue bien des débats sociétaux aujourd’hui, de la place des minorités dites visibles à celle des femmes. Ainsi, une partie de la population serait moins capable de réussir qu’une autre selon une vision essentialiste que l’on aurait aimé croire disparue. Ces catégories, entend-on, n’auraient pas les mêmes ambitions, ne voudraient pas s’intégrer, (même avec une « baïonnette dans le dos »), trouveraient certains métiers trop compliqués, préfèreraient avoir beaucoup d’enfants pour profiter des allocations familiales plutôt que de travailler…

Le directeur du CNSMDP commence d’ailleurs l’interview en rapprochant de manière signifiante l’absence de femmes en direction d’orchestre à l’absence « d’Africains ». Alors qu’il ne sait pas lui-même s’il désigne par ce terme les habitants du continent ou bien les personnes de couleur noire, se déploie tout au long de l’interview une parole décomplexée, celle de l’homme blanc dominant, peu enclin à remettre ses préjugés en question.

«Les préjugés sont ce que les imbéciles utilisent pour des raisons» disait Voltaire.

Tentant ensuite de se justifier dans une lettre, Bruno Mantovani évoque tour à tour l’Amour – alors que l’on attendait le Respect – cite les trois chefs d’orchestre qu’il a bien voulu honorer de la puissance de sa création (il est par ailleurs compositeur) et de son entregent (Susanna Mälkki, ex-chef de l’Ensemble Inter Contemporain aurait été engagée à l’opéra grâce à lui…), se gausse de la parité respectée au CNSMDP – alors qu’elle n’est que la résultante du concours. S’improvisant pédopsychiatre, il fait la confusion entre le sexe réel d’un parent et le rôle sexué – construction sociale toujours – que peut jouer indifféremment un homme ou une femme auprès d’un enfant.

Cela renforce l’impression que Bruno Mantovani n’a en réalité aucune idée des difficultés rencontrées par les femmes musiciennes et qu’il fait même partie des problèmes qu’elles rencontrent.

Le directeur qu’il est se doit d’avoir une vision non seulement artistique mais aussi politique et sociale de l’avenir de son institution, ainsi qu’une parole publique exemplaire. Il est malheureusement cruellement dépourvu des deux.

Cependant on ne peut certainement pas dénier à Bruno Mantovani la volonté de s’améliorer. En effet, pour faire taire tout soupçon de sexisme à son égard, il a attribué à sa compagne pianiste un deuxième poste de professeur au CNSMDP.¹

Marcel Faure

Webographie :

Les faits

L’interview de Bruno Mantovani pour France Musique.
http://soundcloud.com/france-musique/bruno-mantovani-directeur-du

La lettre de réponse de Bruno Mantovani sur le site du CNSMDP.
http://www.conservatoiredeparis.fr/uploads/tx_sacparisblocs/CP-Bruno-Mantovani-07-13.pdf

Sociologie

Le mémoire de François Rougier à Sciences-Po Grenoble (2002) : « être femme et chef malgré la tradition d’exclusion des femmes du monde musical ».
https://www.dropbox.com/s/dfospm4au9i7gem/Cheffes%20d_orchestre%2C%20François%20Rougier%202002.pdf?n=255621876

Le séminaire de l’EHESS Genre et création dans l’histoire des arts vivants.
http://www.ehess.fr/fr/enseignement/enseignements/2013/ue/943/

Statistiques

Des femmes sous représentées dans tous les métiers de la culture.
http://www.womenology.fr/fr/reflexions/cinema-musique-ou-sont-les-femmes/Point de vue

Interview en anglais de Marin Alsop sur le sexisme et les femmes dans la musique classique.
http://www.theguardian.com/music/2013/sep/06/marin-alsop-proms-classical-sexist

Note de blog en français de Marie Donzel décortiquant l’interview radio de Bruno Mantovani.
http://blog.francetvinfo.fr/ladies-and-gentlemen/2013/10/08/dans-le-monde-merveilleux-de-bruno-mantovani-les-femmes-ne-sont-pas-cheffes-dorchestre-et-cest-tres-bien-comme-ca.html

Note de blog en anglais d’une productrice à la Radio américaine NPR, Anastasia Tsioulcas revenant sur différents propos sexistes de l’année 2013.
http://www.npr.org/blogs/deceptivecadence/2013/10/09/230751348/what-is-classical-musics-women-problem

¹ En 2012 et 2013, la pianiste Varduhi Yeritsian, compagne de Bruno Mantovani, a obtenu deux postes consécutifs au CNSMDP :
2012
2013