Culture et Censure sont dans un bateau

Bien sûr cette actualité de l’industrie culturelle ne pouvait me laisser indifférent. L’IFPI demande aux moteurs de recherche (notamment Google) de faire retirer des liens référencés. Il s’agirait de liens pointant vers des sites « pirates », vous savez ces vilains « hackers » qui ruinent l’économie culturelle dont les acteurs font pourtant preuve d’une « innovation débordante ». On se demande d’ailleurs si dans le monde (branchouille parisien) culturel français, on ne confond pas snobisme et innovation, au regard des nouveaux projets qui se lancent. Je ne vais pas entrer dans des détails techniques qui n’intéressent que certains mais me contenter de donner quelques pistes de réflexion.

Qu’est ce qu’un moteur de recherche ?

Ce n’est pas Internet (et Internet n’est pas magique), au contraire, si Google tombait en panne, Internet fonctionnerait mieux, en tout cas pour ceux qui savent utiliser les réseaux informatiques. Un moteur de recherche se décompose en trois processus : l’exploration, l’indexation, la recherche.

Pour pouvoir censurer, il y a donc trois moyens à disposition : soit le moteur de recherche ne va pas explorer le contenu de certains sites, soit il indexe le contenu « pirate » dans une catégorie spécifique, non accessible au grand public, soit les résultats de recherche passent par un proxy qui censurera les résultats en fonction du degré de licéité et du profil de la personne qui recherche.

Si l’on pousse plus loin le raisonnement sans doute voulu par l’IFPI, on peut dans ce dernier cas imaginer des résultats de recherche hermétiques, en cercles concentriques. L’internaute en fonction de son profil n’aurait accès dans ses recherches qu’à une certaine information, une certaine « culture ». En faisant ce constat, je n’invente pas la roue : ce principe se retrouve à toutes les époques dans nos sociétés, hier les textes importants étaient en latin, langue que le peuple ne comprenait pas.

pirates-CC-spaceninjaFaire disparaître la musique pirate ?

On est en droit de se demander ce qu’est de la musique « pirate » : je dirais tout simplement de la musique disponible sur des sites qui ne rémunèrent pas les ayant droits, car les fichiers sont exactement les mêmes grâce aux secrets de l’informatique moderne. Vous me direz : quelle différence avec Spotify et Deezer qui montent des empires financiers et se rémunèrent sur la publicité ? La réponse est entre 0.001 et 0.003 euros par écoute. On est au  paroxysme de l’hypocrisie. Gardez bien à l’esprit que ces millièmes d’euros sont pour une grande partie des ayant droits, bien loin de représenter majoritairement les artistes créateurs ou interprètes des œuvres commercialisées.

Celui qui pille avec un petit vaisseau se nomme pirate ; celui qui pille avec un grand navire s’appelle conquérant. Proverbe grec

Entraver diffusion via le protocole p2p

On prive les créateurs d’un moyen de promotion jusque là inégalé.

J’aimerais attirer l’attention sur ce « nouveau » moyen de communication que l’on nomme de pair à pair (p2p). C’est très différent de la communication centralisée où il existe un serveur intermédiaire (un méchant monsieur en uniforme tout gris, avec une casquette et une barbe) qui gère les connexions; dans le cas de la décentralisation, les messages, les connexions se font directement entre les machines (les individus).

Je crois vraiment que c’est la bête noire des entreprises qui maintiennent une emprise sur la communication notamment dans le milieu culturel. Derrière la censure de liens éparses il y a cette censure plus globale et sournoise qui elle, est une véritable entrave aux moyens actuels de la liberté d’expression. Comment une Major pourrait supporter de dépenser des dizaines de milliers d’euros dans la promo d’un album alors qu’un quidam – en se faisant référencer par un moteur de liens p2p – pourra diffuser son œuvre auprès de millions d’Internautes, gratuitement, sans aucune politique de censure artistique.

Quand l’IFPI demande l’arrêt de l’utilisation du p2p, ordonne de fermer des sites de liens p2p, on retire aussi des œuvres de labels, d’artistes diffusées volontairement et légalement, on entrave le fonctionnement d’entreprises informatiques du « monde du libre » (distributions Linux, applications open source, etc). On prive les créateurs d’un moyen de promotion jusque là inégalé. C’est en comprenant cela que j’ai réalisé que nous tous artistes, étions pris en otage dans une situation qui dépassait l’enjeu de la distribution de nos œuvres. Une nécessité apparait et c’est à l’artiste de connaître le monde dans lequel il vit, de comprendre les enjeux au delà de la technologie qu’il utilise souvent malgré lui.

Entraver la diffusion des œuvres sur les nouveaux moyens de communication (p2p), c’est refuser de s’adapter à l’économie moderne. C’est se rassurer en adoptant une attitude protectionniste, dévastatrice sur le moyen terme. C’est une attitude d’anti-libéralisme primaire, parfaitement résumée dans les récents propos de notre ministre du redressement productif, Arnaud Montebourg :

« We need to slow the innovation to protect the old businesses ».

Dénonciation des œuvres « piratées »

Une question importante, qui dénonce et auprès de qui ? Pour l’instant, il me semble que seul l’ayant droit peut contacter la structure qui gère le fonctionnement du moteur de recherche. Quelles preuves possède-t-il : une empreinte de son fichier audio source ? des traces de son implication financière dans la production ?

Les fichiers audio sans DRM (Digital Right Management) sont duplicables identiquement à la source, la qualité sonore au final est donc la même entre la source et ses multiples copies, c’est un peu comme le sketch des Inconnus qui parle de la différence entre le bon et le mauvais chasseur… Les fichiers audio avec DRM peuvent fournir une empreinte, une traçabilité dans le monde entier, pour mettre en place cela il faut imposer un système de normes qui permettrait de tous nous espionner. On se retrouve dépendant de l’utilisation, de l’écoute de la musique en fonction des appareils (et bientôt en fonction des lieux grâce aux technologies RFID et NFC qui débarquent en force sur nos superbes smartphones…). La lecture de la musique s’arrêtera sur votre téléphone en passant le seuil de votre porte lorsque vous n’aurez pas le bon abonnement « multi-zones ».

Quant aux preuves de l’implication de l’ayant droit au sein de la production, permettez-moi de dire qu’il y a des abus. Même si je suis loin de vouloir véhiculer le cliché du producteur au cigare qui presse le pauvre artiste, il existe des pans entiers de catalogues n’ayant pas le minimum légal requis – en France – pour désigner le producteur. Mon but n’est pas non plus de crier au loup, mais je pourrais facilement vous trouver des albums distribués sur des plate-formes françaises estampillées LOL (L’Offre Légale…) dont le producteur (ayant droits) n’a pas payé les musiciens lors de l’enregistrement (CSA, Hadopi, LOL, ex-PUR : cf l’onglet contact du site). Ce dernier point est très surprenant puisqu’en France le système est bien pensé : il est illégal de demander des aides à la production sans justifier a posteriori auprès des organismes qui les attribuent du paiement des salaires (charges sociales et patronales) des musiciens, ingénieurs du son, directeurs artistiques, etc. Que penser d’un disque commercialisé sans avoir payé les musiciens avec un logo énorme du FCM (Fond pour la Création Musicale) sur la quatrième de couverture ???

Serait-on face à un énorme mensonge dans lequel les ayant droits se tiennent tous par la barbichette ? En tout cas, le rouleau compresseur IFPI s’en moque et accélère sa course..

censureGénéralisation

Comme très souvent depuis de nombreuses années, on assiste à l’imposition (ici une tentative d’imposition) d’un fonctionnement (d’une loi) qui ne concernerait qu’un cas particulier au plus grand nombre. Sous couvert de lutter contre le piratage, un organisme – privé de surcroit – veut modifier notre accès global à l’information, à la connaissance. C’est extrêmement dangereux : nos sociétés occidentales sont en plein virage; je crois qu’il est encore temps de réagir en étudiant des solutions commerciales viables qui respectent les libertés fondamentales de l’individu.

Article XI – DÉCLARATION DES DROITS DE L’HOMME ET DU CITOYEN

La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté, dans les cas déterminés par la Loi.

En tout cas, la culture a quitté le bateau depuis bien longtemps.

Matthieu Fontana