Mais que fait la HADOPI ?

La rédaction de Cordes & Âmes reçoit régulièrement des témoignages du quotidien des musiciens français, ils illustrent souvent, hélas, l’envers du décor du « star système » vécu par nombre d’entre eux. Un des derniers nous a interpellés tant les noms cités étaient connus du grand public. Il nous paraît important de vous le livrer dans sa quasi intégralité, en ayant pris soin de transformer certains passages afin de masquer les identités.

Miroir aux alouettes - sculpture de Philippe Ongena

Miroir aux alouettes – sculpture de Philippe Ongena

Un soir, je reçois un appel téléphonique d’un jeune homme charmant. X est membre d’un groupe de pop relativement connu qui veut se transformer pour pouvoir intégrer des compositions de style plus classique (le mélange très en vogue dans les milieux de la pop parisienne).
« Beaucoup de projets auront lieu, nous allons créer une SCOP (une société coopérative et participative [NDLR]) et les membres percevront des salaires sous la forme de dividendes tirés des différents travaux qu’ils auront réalisés avec nous. » l’entends-je encore me dire au téléphone.
C’est plutôt bien présenté, la première production proposée alléchante : l’enregistrement des parties d’orchestre sur le dernier album de Y (chanteur très connu du groupe Z) dans un studio mythique de Paris, pour la maison de disque XY (très connue et qui appartient aujourd’hui à une Major). Grosse production !
« Contacte un maximum des musiciens de ton réseau, nous allons relever le défi de fonder un super orchestre pour cet enregistrement ! » continuait-il !
Bon, habitué aux conditions un peu « roots » du monde de la musique (contrats signés en toute fin de production…), je décroche mon téléphone et contacte quelques collègues. Rapidement, une question essentielle revient dans les discussions : « c’est super tout ça, mais c’est payé combien ? ».
Sur les conseils d’un manager qui s’est rapidement immiscé entre le membre du groupe X et moi, je répète les conditions : « ce n’est pas payé dans un premier temps mais nous ferons tous partie d’une SCOP qui reversera les dividendes des royalties perçus sur cette production, un peu comme un salaire mais différé… ».

Quelques semaines passent, l’orchestre se forme, les répétitions se succèdent…
Arrive le jour de l’enregistrement qui occupera l’orchestre durant la journée complète.
Une fois la musique dans la boîte, arrive le représentant de la maison de disque, play-boy manucuré, sourire « ultra-brite », costume anglais.
Tournée générale de champagne ! C’est la partie retenue par les journalistes et mondains lors des enregistrements d’album. On peut souvent les entendre s’exclamer, la bouche pleine : « y a pas à dire c’est beau la vie de musicien ! ».
Grand succès de l’événement !

likeQuelques jours plus tard, la production envoie aux 30 musiciens des photos de cet événement lesquels s’empressent de publier sur leur compte Facebook en commentant « WOW, c’était cool¹ que je sois là ». À préciser que j’en fis de même.
Les semaines passent, l’ensemble travaille à de nouveaux projets. Le manager nous souffle à chaque répétition : « Nous sommes en train de monter la SCOP, ça va être de la bombe les gars ! ».
Je commence à devenir dubitatif.
Et je me permets alors de demander avec un peu plus d’insistance : « Mais où en est vraiment la procédure de création de la SCOP ? Ça fait plus d’un an que j’ai reçu le premier appel de X… ». Le manager de me répondre que c’est compliqué mais que ça avance, qu’il faut d’abord créer une association loi 1901… ».
Le doute s’installe véritablement : serais-je le dindon de la farce ?
En effet, rapidement, je reçois un appel de X : « tu sais M, je t’apprécie beaucoup, mais tu vois, le fait que tu sois à la fois musicien et à la fois dans la production musicale, ça me pose un problème, blablabla (…). Je préférerais que l’on ne travaille plus ensemble, blablabla (…) ».
Stupéfaction et point final de l’aventure. L’affaire pourrait sans doute continuer devant les tribunaux avec un (très) bon avocat mais le quotidien s’impose, le frigidaire doit se remplir.

musique businessPour conclure cette mésaventure, il faut comprendre la situation dans sa globalité. Les chansons de la star Y sont passées et passent encore sur toutes les radios de France et de Navarre. Le CD se vend sans doute très, très bien, dans le monde entier et sur toutes les plateformes « labellisées ». La Major XY a pignon sur rue et a reçu beaucoup d’argent pour réaliser cet enregistrement. Argent finalement public, redistribué par des sociétés privées, car issu notamment de la taxe pour copie privée que vous et moi payons en achetant des ordinateurs, des disques durs, des téléphones, des GPS, etc. De surcroît, la Major s’est payée le luxe de s’offrir un orchestre entier pour l’enregistrement d’un des plus gros album de variété française de 2013, en ne payant aucun des musiciens. XY est cependant intouchable au niveau juridique, il n’y a aucun contrat avec les musiciens car XY ne négocie qu’avec un prestataire, seul à être en contact avec tous ces musiciens devenus, bien malgré eux, « bénévoles ». Je serais étonné que le chanteur Y soit au courant des conditions de travail et de rémunération des musiciens d’orchestre sur son dernier album.
Certains pourront trouver que cela a une odeur d’escroquerie en bande organisée.

Mais que fait la HADOPI…

¹ Cool, vous l’aurez compris, est un mot qui revient très souvent dans certains milieux Parisiens branchés.