De la voix baroque à la voix romantique #5

Le Chant perpétuel

Pierre Jélyotte

Pierre Jélyotte

Avant Gluck, les chanteurs de Rameau, Mlle Fel (1713-1794), Jélyotte (1713-1797), Chassé (Chassé de Chinais, 1699-1786) ne pratiquaient pas le urlo francese. Jélyotte, le haute-contre vedette de l’Opéra ne chantait pas son aigu en fausset. Aujourd’hui l’on confond à plaisir haute-contre et contreténor, mais si le dernier terme, créé récemment (on parlait autrefois de falsettiste ou parfois de sopraniste), implique l’emploi de la voix de tête, le premier ne l’indique pas.
Un dernier avis sur le ténor Legros, avec qui Mozart était en relation, puisque le chanteur dirigeait aussi Le Concert Spirituel :

Entre quatre hautes-contres, un seul mérite d’être cité, le sieur Legros, que vous avez entendu. Vous connaissez la beauté de son organe qui se soutient ; mais il manque toujours de ce goût exquis que son prédécesseur [Jélyotte], dit-on, avait porté au suprême degré. Il est vrai qu’il en a moins besoin aujourd’hui que devenu plus acteur, grâces au chevalier Gluck, il substitue aux agréments d’une ariette chantée dans la perfection la plus recherchée, l’énergie et l’impétuosité des grandes passions.

(Mathieu-François Pidansat de Mairobert (1727-1779), L’espion anglais ou Correspondance entre deux milords sur les mœurs publiques et privées des français, Tome Premier, lettre XVIII, 1776)

L’humour est assassin. Que peut-on lire sur la voix de Jélyotte, à laquelle est comparée comme en creux, celle de Legros ? Les vers de Louis de Boissy (1694-1758) inspirés lors de la création des Indes Galantes (28 août 1735) en brossent une image :

Pierre Jélyotte-Platée Rameau

Pierre Jélyotte- Platée Rameau

Il est, quand je me les rappelle,
Certains moments, Dieux ! Quels moments !
Entendit-on jamais une voix aussi belle ?
Où suis-je ? Et qu’est-ce que j’entends ?
Ah ! C’est un dieu qui chante, écoutons il m’enflamme.
Jusqu’où vont les éclats de son gosier flatteur ?
Sur l’aile de ces sons je sens voler mon âme,
Je crois des immortels partager la grandeur.
La voix de ce divin chanteur
Est tantôt un zéphyr qui vole dans la plaine
Et tantôt un volcan qui part, enlève, entraîne
Et dispute de force avec l’art de l’auteur.

Marmontel (1723-1799) dans ses Mémoires donne un portrait flatteur de l’homme, et sur la voix note :

Cette voix était la plus rare que l’on eût entendue, soit par le volume et la plénitude des sons, soit par l’éclat de son timbre argentin.

(Jean-François Marmontel, Mémoires, 1800)

Autres souvenirs à verser au dossier :

… j’arrivais d’Italie, où j’avais entendu et suivi plusieurs des premiers virtuoses, tels que Caffarelli, Gizziello, Aprile, etc. ; je me trouve à Paris dans un concert où Géliote [sic] exécutait les deux morceaux qu’il affectionnait le plus et qu’il chantait le mieux ; il ne les tirait pas des opéras ; c’étaient les deux cantates de Zélindor [de Rebel et Francœur] et de Pygmalion [de Rameau].
Le plaisir que m’avaient causé les grands sopranes italiens [castrats] ne m’empêcha point d’écouter Géliote avec ravissement, dans un genre de mélodie tellement abandonné aujourd’hui que la génération actuelle n’en a pas même la moindre idée. Quelle était donc la magie de la voix, du goût, de la méthode de ce chanteur unique, le seul dans la bouche duquel j’ai pu, depuis mon retour d’Italie, non seulement supporter la musique française, mais presque me passionner pour elle ?
Si elle avait eu plusieurs apôtres comme lui, elle existerait encore et rivaliserait avec la musique italienne ; mais il fut le fondateur d’une école qui n’eut que lui pour professeur et pour élève. Son chant, dans ces deux cantates, n’était ni français ni italien ; il s’était fait une manière à lui ; il avait, dans un degré supérieur, ce que les italiens appellent il portamento della voce, ou l’art de conduire la voix et de filer les sons, mérite qu’ils reconnaissent aux chanteurs français de ce temps-là.

(François Louis comte d’Escherny (1733-1815) Fragments sur la Musique, extraits des Mélanges de Littérature, Philosophie, Politique, Histoire et Morale (1809)

« Son chant… n’était ni français, ni italien », mais l’auteur utilise pourtant une formule italienne pour en souligner le legato, la ‟ligne de chant”, qui n’est pas la préoccupation principale des tenants du déclamé, ni celle de « baroqueux » d’aujourd’hui. On voit les attaques dont la musique française était l’objet de la part de tout un clan, soit qu’on veuille la tirer vers la musique italienne, toute de plaisir, soit qu’on cherche à l’asservir pour la dissoudre dans le théâtre, mais les éloges n’en sont pas moins dans ce cas à prendre en considération. On pressent déjà les mirages et les dangers du réalisme… Bien sûr, certains ne manqueront pas de rappeler la Lettre sur Omphale [de Destouches] qui évoque l’opéra français dès 1752, c’est-à-dire avant l’arrivée de Gluck et sa réforme, et que l’on trouve le plus souvent citée comme suit :

Chanter, terme honteusement profané en France et appliqué à une façon de pousser avec efforts les sons hors du gosier et de les fracasser sur les dents avec un mouvement du menton convulsif ; c’est ce qu’on appelle chez nous crier…

(Friedrich Melchior Grimm (1723-1807) Lettre sur Omphale, 1752)

Marie Fel

Marie Fel

Les défauts vilipendés par Mozart sont-ils inhérents au goût français ? Il faudrait d’abord se rendre compte que Grimm dit exactement le contraire de ce que l’on veut lui faire condamner. Il suffit de reprendre plus largement son propos :

J’arrive à Paris aussi prévenu contre votre Opéra que le sont tous les étrangers ; j’y cours, bien sûr de le trouver plus mauvais encore que je ne me l’étais figuré : à mon grand étonnement j’y trouve deux choses que j’étais bien éloigné d’y chercher, de la Musique et une voix qui chantait. C’était Platée, ouvrage sublime dans un genre que M. Rameau a créé en France, que quelques gens de goût ont senti et que la multitude a jugé. C’était Mlle Fel, qui avec le plus heureux organe du monde, avec une voix toujours égale, toujours franche, brillante et légère, connaissait encore l’art que nous appelons en langage sacré chanter terme honteusement profané en France et appliqué à une façon de pousser avec efforts les sons hors du gosier et de les fracasser sur les dents avec un mouvement du menton convulsif ; c’est ce qu’on appelle chez nous crier et qu’on n’entend jamais sur nos théâtres, à la vérité, mais tant qu’on veut dans les marchés publics.
Ma surprise, je l’avoue, fut étrange et cette expérience m’a corrigé pour jamais, à ce que j’espère, de l’envie de juger avec précipitation sur un bruit vague et incertain. Cependant je n’avais qu’à arriver deux jours plus tôt, on donnait Médée et Jason [de Salomon], et j’étais affermi dans toutes mes idées.

(Friedrich Melchior Grimm (1723-1807) Lettre sur Omphale, 1752)

On voit que la façon de découper les citations, l’art de sortir une phrase du contexte, peut en changer le sens, car on utilise malhonnêtement la première citation tronquée pour condamner généralement l’opéra français et justifier l’opéra italien, puis la réforme de Gluck, ce qui est paradoxal, puisque le deuxième et la troisième se trouvent à l’opposée, du moins à ce moment précis de l’Histoire. À lire Grimm on voit seulement et surtout que rares sont les grands artistes et que l’Opéra Royal n’en avait déniché que peu.

Jacques Chuilon