De la voix baroque à la voix romantique #6

Esthétique, est-ce technique ?

Pierre Jélyotte

Pierre Jélyotte

Les détournements de la vérité pour défendre des opinions à la mode s’opèrent même dans les ouvrages les plus sérieux de spécialistes. Il faut donc se méfier quand on entend ce qui va dans le sens du poil… Pour en revenir au XVIIIème, Jean-Jacques Rousseau fut profondément froissé de trouver chez Grimm, une défense de l’Opéra français qu’il abhorrait. Le philosophe allemand doté d’une plume française, rempli des idées ‟réforme” sans en être intoxiqué, dans un passage toujours censuré par les musicologues, loue Pygmalion de Rameau :

C’est l’ariette Règne amour qui fait le grand succès de cet acte, la beauté des deux monologues est perdue pour la multitude. On les trouve bien faits, on le dit froidement, on est toujours dans l’enthousiasme de l’ariette. Cette ariette cependant, le canevas du monde le plus heureux, qui fait déployer à M. Jélyotte toutes les grâces et toutes les richesses de son talent enchanteur, n’est que la production d’un homme de goût, au lieu que l’auteur des monologues doit avoir été échauffé par ce feu divin que nous appelons génie. C’est le même ouvrier, je le sais, qui a fait l’un et l’autre morceau, mais les hommes devraient être affectés tout différemment par ce qui est beau et par ce qui n’est qu’agréable.

(Friedrich Melchior Grimm, Lettre sur Omphale, tragédie lyrique reprise par l’Académie Royale de Musique le 14 janvier 1752)

Grimm, habilement, n’hésite pas à s’aventurer sur le terrain même des critiques de l’opéra français, de ceux qui faisaient peu de cas de la musique, pour valoriser le naturel de la parole et la primauté de l’action. Il flatte habilement la modernité sans toutefois renoncer aux valeurs fondamentales, en écho-synthèse à la Querelle des Anciens et des Modernes. Une autre querelle s’apprête à déferler sur l’opéra, celle des Bouffons qui déchaînera les passions. L’abbé Pellegrin ajoute une pincée de sel à la question vocale en donnant son avis au protecteur de deux jeunes italiennes dont il vient d’écouter le concert :

Nous entrâmes d’abord dans une grande dispute ; je lui dis qu’elles avaient fort grossi leur voix dans le bas et qu’elles l’avaient fort adoucie dans le haut, il me répondit si je voulais que les italiens fissent comme les français qui crient au loup lorsqu’il s’agit de donner un ton en haut : je lui répliquai que je n’approuvais pas qu’on forçât sa voix, mais qu’on en fît paraître la beauté par un éclat naturel et qu’il y avait plus de plaisir à entendre une grande voix qu’une petite. Je lui ajoutai encore que l’on faisait mention de Mlle Le More, de M. Muraire, de Géliotto [sic] et Ms Benoit et Maligne et d’autres qui se sont rendus charmants par la beauté et le grand volume de leur voix, et qu’on n’avait jamais fait mention d’une petite, et après beaucoup d’arguments de part et d’autre, la dispute finit par un bon soir.

(L’abbé Pellegrin (1663-1745), Dissertation sur la musique française et italienne)

Jean-Philippe Rameau Carmontelle

Jean-Philippe Rameau par Carmontelle

Sur la voix, Rameau n’avait pas moins d’idées arrêtées, notamment pour le développement des moyens :

… il s’agit avant toute chose de former sa voix, d’en tirer le plus beau son possible dans toute son étendue, de la rendre égale, juste, flexible et de porter son étendue au-delà même des bornes qui semblent d’abord lui être prescrites.

(Réflexion de Monsieur Rameau sur la Manière de former la Voix et d’apprendre la Musique, Mercure de France, octobre 1752)

« Le plus beau son possible » : quelle profession de foi ! La « rendre égale » ne convient pas quand un chanteur juxtapose deux voix, l’une au-dessus de l’autre : la voix de poitrine, puis la voix de fausset. Rameau, dans la même logique déployée pour l’égalisation du tempérament de la gamme, plaide évidemment pour un mélange des registres et des aigus en pleine voix.

Jean-Philippe Rameau Jean-Jacques Caffieri

Jean-Philippe Rameau par Jean-Jacques Caffieri

On sait que le son se file d’une haleine, en débutant par la plus grande douceur, en l’enflant insensiblement jusqu’au plus fort, mais non pas à l’excès, puis en l’affaiblissant de même jusqu’à extinction de la voix : ce qui doit coûter un peu à des commençants, mais d’un jour à l’autre, l’habitude s’en accroît, et bientôt l’on en vient à bout.
On sera fort étonné après deux mois d’exercices au plus, pendant quelques heures par jour de trouver que sa voix peut être augmentée de deux tons de chaque côté, et quand cela ne servirait qu’à ne point crier dans les hauts usités, ne serait-ce pas beaucoup ? Cela met d’ailleurs à l’aise le compositeur qui manque souvent des expressions faute d’une étendue possible pour les voix. Demandons aux italiens pourquoi leurs voix ont plus d’étendue que les nôtres, ils donneront pour réponse ce que je recommande ici.

(Rameau, Code de Musique Pratique, 1760)

Pierre Jélyotte

Pierre Jélyotte

Clairement on voit que Rameau désire exploiter toute l’étendue de la voix de ses chanteurs et qu’il aurait profité d’une extension au-dessus du contre-ré si celle-ci lui avait été proposée. Il suffit de regarder les partitions pour voir que ce n’est pas le cas. En effet, si Jélyotte était passé en fausset pour son aigu, alors tout le champ de ce registre se serait ouvert, jusqu’au contre-fa. Or jamais Rameau n’a exploité ces notes. C’est bien la preuve que Jélyotte ne l’employait pas. Inutile de répéter combien les français avaient de réticences à voir utiliser le fausset. Par ailleurs on parle beaucoup des aigus du ténor, mais les autres voix doivent pareillement régler leur aigu. Une basse peut sans difficulté émettre un contre-ut de ténor dans sa voix de fausset, mais ne peut atteindre les aigus, par exemple que Rameau ou Handel exigent de lui, sans trouver la ‟couverture”. Autre considération bien souvent dissimulée, tant elle gêne ceux qui encensent les aigus qu’ils croient ‟stratosphériques” de la voix de tête : la tessiture des rôles chantés par un haute-contre comme Jélyotte est trop grave pour être abordée par un contreténor moderne…

Jacques Chuilon