De la voix baroque à la voix romantique #9

L’invention de l’ut

Gilbert Duprez

Gilbert Duprez

Gilbert Duprez (1806-1896) revint d’Italie en 1837, auréolé de son contre-ut de poitrine. Aujourd’hui l’on veut croire, que le grand opéra se chante avec la voix de cette nouvelle technique. En réalité Duprez n’a pas réussi à atteindre le contre-ut par la technique di petto (de poitrine) : il possédait déjà un contre-ut quand il partit en Italie, mais sa voix légère ne lui avait pas obtenu la gloire qu’il escomptait. Voici comment il raconte les événements, quand en Italie il lui faut aborder Guillaume Tell :

Le premier récit, le duo du premier acte avec sa phrase charmante : « O Malthilde !… », puis le duo d’amour au second acte, rentraient, il est vrai, dans la nature de mes moyens et ne m’inquiétaient pas ; mais à ce qui suit, à ce cri déchirant : « Mon père, tu m’as dû maudire ! » mais à la dernière période du grand air, supprimé à Paris, rétabli dans la partition italienne, à ce « Suivez-moi » guerrier, terminé par une note à laquelle je n’avais jamais essayé d’atteindre, moi, tenorino d’hier, à peine mis au courant des habitudes dramatiques par un seul opéra sérieux, mes cheveux se dressèrent sur ma tête ! Du premier coup je le compris ; ces mâles accents, ces cris sublimes, rendus avec des moyens médiocres, n’étaient plus qu’un effet manqué, partant, ridicule.

Gilbert Duprez - caricature

Gilbert Duprez – caricature

Il fallait pour se mettre à la hauteur de cette énergique création, la concentration de toute la volonté, de toutes les forces morales et physiques de celui qui s’en ferait l’interprète… ! Eh ! parbleu, m’écriai-je en terminant, j’éclaterai peut-être ; mais j’y arriverai !
Voilà comment je trouvai cet ut de poitrine qui me valut, à Paris, tant de succès, trop peut-être ; car, enfin, qu’est-ce qu’un son, sinon un moyen d’exprimer une pensée ? Qu’est-ce qu’une note, sans le sentiment qu’elle colore et dont elle est animée ?…

(Gilbert Duprez, Souvenirs d’un chanteur, 1880)

Gilbert Duprez - Guillaume Tell - Rossini - Le Charivari

Gilbert Duprez – Guillaume Tell – Rossini – Le Charivari

Faut-il le croire ? N’est-il pas soucieux de forger sa gloire en présentant cette découverte comme spontanée, instinctive, en se drapant dans ce dépassement surhumain de lui-même qui le met en péril d’‟éclater”, même si le mot et l’image ne sont pas très élégants ? Du moins voit-on que nulle technique très élaborée, mystérieuse, nul entraînement complexe ne semblent être requis. On pourrait analyser ce texte en détail et relever que le mot « cri » s’y trouve deux fois, railler la naïveté racoleuse qui veut trouver dans l’exaltation du personnage la justification totale du chant, dans une approche de l’Art assez rudimentaire qui se résumerait par « ça passe ou ça casse ». Voici comment le même Duprez conseille de travailler sa voix, dans la même direction que lui :

Il n’est pas d’élèves qui ne s’aperçoive [sic] d’un changement de timbre dans sa voix lorsqu’il arrive à certaines notes. La transition doit s’en opérer avec les plus grandes précautions ; de là dépend l’égalité de la voix.
Le soprano, par exemple, arrive en voix de poitrine jusqu’à La, Si, Ut du médium ; puis le Si, l’Ut et le Ré sont ordinairement d’un timbre bien plus faible et qui fait disparate. Il faut, pour parer autant que possible à cet inconvénient adoucir graduellement les deux notes qui précèdent celles du changement, arrondir et forcer même les deux notes qui suivent.
Mais j’engage bien les élèves à pousser aussi loin que possible les limites de leur voix de poitrine, car la paresse ou la crainte de faire des efforts leur fait souvent perdre cette puissance sonore.

(Gilbert Duprez, L’Art du Chant, 1845)

On pourra s’étonner que l’exemple donné soit celui d’un soprano et non d’un ténor. Le mot « pousser » trahit un lapsus malheureux quand on traite de la voix. Il ne s’agit pas d’une égalisation comme Rameau la présentait, puisqu’il faut diminuer puis renforcer. On voit surtout que Duprez ne parvient pas à imaginer une autre méthode : celle de la pleine voix. Il ne s’est pas repenti, et prône la ‟voix sombrée”, plutôt que la couverture.

Gioacchino Rossini - caricature

Gioacchino Rossini – caricature

Comment le contre-ut de poitrine a-t-il pu soulever les vivats ? Il faut se replacer dans l’esprit du temps pour apprécier ce qu’il pouvait représenter : nul n’avait atteint jusque-là ces terres inconnues, celui qui parviendrait à y planter son drapeau remporterait un trophée que la postérité n’oublierait pas. Il ne s’agit pas d’un contre-ut en fausset, ni d’un contre-ut en pleine voix, mais bien d’une tentative de pousser le registre de poitrine au-delà de ses limites. C’est en alourdissant progressivement son émission que Duprez finit par émettre ce cri d’un chapon qu’on égorge qui déplaisait tant à Rossini.
On peut aussi dire qu’il s’agit d’un forçage vocal. Mais Duprez n’y parvint pas longtemps et y perdit sa voix à brève échéance. Berlioz lui reprochera bien vite de décapiter toute mélodie montant au-dessus du sol (note de passage pour le ténor). Il écrit :

Gioacchino Rossini - Le Hanneton - couverture

Gioacchino Rossini – Le Hanneton – couverture

Le malheur est que Duprez exige le principal rôle qu’on ne peut lui refuser, et qu’il n’en fera pas deux notes. Il n’a plus de voix, ni en haut ni en bas. Il n’y a plus de Duprez, le public le supporte et lui rit au nez de temps en temps. Sic transit gloria des chanteurs.

(Hector Berlioz à sa sœur Adèle Suat, le 14 mars 1841)

On compte sur moi à l’Opéra pour l’année prochaine à cette époque ; mais Duprez est dans un tel état de délabrement vocal que si je n’ai pas un autre premier ténor, rien ne serait plus fou de ma part que de donner mon ouvrage.

(Lettre à Humbert Ferrand 3 octobre 1841)

Hector Berlioz par Felix Nadar

Hector Berlioz par Felix Nadar

Je me rappelle que Duprez, pour la romance de mon opéra de Benvenuto Cellini « La gloire était ma seule idole », se refusa obstinément à chanter un sol du médium, la plus aisée des notes de sa voix et de toutes les voix. À sol ré placés sur le mot protège, et qui conduisent à la cadence finale d’une manière gracieuse et piquante, il préférait ré ré qui constituent une grosse platitude.
Dans l’air « Asile héréditaire » de Guillaume Tell, il n’a jamais voulu donner le sol bémol enharmonique de fa dièse, placé là avec tant d’adresse et d’à-propos par Rossini, pour amener la rentrée du thème dans le ton primitif. Il a toujours substitué un fa qui produit une plate dureté et détruit tout le charme de la modulation.

(Berlioz, Mémoires, 1870)

Jacques Chuilon