La musique atonale est un « terrorisme musical » – Entretien avec Jacques Attali

Jacques AttaliBonjour Jacques Attali, je vous remercie au nom de toute l’équipe de Cordes & Âmes et des artistes que nous représentons d’avoir bien voulu répondre à nos questions.

On vous connaît écrivain, penseur, conseiller, mais vous êtes également chef d’orchestre. Comment arrivez-vous à concilier cette aspiration pour la musique avec vos diverses activités ?
La musique est ma passion, lorsque l’on m’a donné la possibilité de diriger j’ai saisi cette opportunité. J’ai beaucoup travaillé, appris un instrument : la direction, maintenant je la pratique. Je suis de ceux qui pensent que comme on n’est pas sûr d’avoir sept vies successives, il faut avoir sept vies simultanées. C’est ce que j’essaye de faire : plusieurs choses en même temps.

Que vous apporte cette pratique musicale ?
D’abord le sentiment d’être dans le défi, et donc de faire des choses particulièrement difficiles pour moi… j’aime bien faire des choses difficiles…
[Vous dirigez par cœur] Oui.
Ensuite c’est un plaisir merveilleux d’arriver à faire aboutir un projet musical, de le conduire jusqu’au partage entre musiciens mais aussi entre les musiciens et le public. Je trouve un grand intérêt à ces projets de groupe, une dynamique commune qui permet de mieux comprendre la musique.

La musique a une importance dans votre réflexion, nous pouvons citer « Bruits » cet ouvrage de référence écrit par vous il y a 25 ans dans lequel vous expliquiez que l’écoute de la musique nous permettait d’anticiper le devenir de nos sociétés. Quel enseignement sur le monde nous offre la musique créée et interprétée aujourd’hui avec ces nouveaux moyens de diffusion ?
Je pense que la musique va être de plus en plus d’une part écoutée en spectacle vivant et d’autre part pratiquée. Je crois beaucoup au développement de la musique et en particulier par les pratiques des amateurs. La prochaine étape qu’il reste à imaginer est une « révolution » dans les instruments de musique. Cette étape marquera un changement avec l’arrivée de nouveaux instruments de musique.

Pensez-vous que le terme « classique » puisse représenter la musique des nombreuses cultures qui façonnent aujourd’hui nos sociétés ? On pensera notamment au raffinement et à la spiritualité qu’à l’instar de la musique occidentale, nous apportent les musiques arabo-andalouse, Klezmer ou de l’Inde du Nord.
La musique dite « classique » était à l’époque une musique populaire parce qu’elle s’en inspirait. Il y a un continuum qui va de la musique religieuse jusqu’à celle la plus populaire et simple. La musique classique est celle qui est la plus proche de la musique religieuse dans la plupart des cas mais en même temps elle s’inspire énormément de la musique populaire. Musique classique, religieuse, populaire, elle sont considérablement interdépendantes. Vous avez des tas de musiciens dits populaires qui maîtrisent les règles classiques de la musique.

Ces musiques savantes peuvent-elles à l’instar de la musique classique européenne conserver un sens tout en étant désacralisées ?
Bien sûr elles le sont tout à fait comme dans la musique occidentale, la seule chose qui me semble ne pas avoir de sens c’est la musique lorsqu’elle sort de la « grille harmonique ». Je crois personnellement que la musique atonale est une impasse, elle ne correspond pas à la nature même de l’audition, elle a constitué une tentative de « terrorisme musical » qui ne correspond pas à la nature profonde de ce qu’est la musique. En dehors de ça toutes les musiques qui sont à l’intérieur de la gamme, et en particulier la musique indienne, mais avec des nuances tout à fait considérables, méritent d’être prises au sérieux.

Ne pourrait-on dépasser le « choc des cultures » dont certains parlent en plaçant l’idiorrythmie, comme nous le transmettait Roland Barthes, au centre de notre réflexion et notre désir de « vivre ensemble » ?
Chacun a son propre rite, son propre rythme, et le vivre ensemble consiste à faire en sorte que les rythmes résonnent, raisonnent les uns avec les autres.

Merci Jacques Attali.

Propos recueillis par Matthieu Fontana pour Cordes & Âmes