Pour un crowdfunding équitable

Entretien avec Matthieu Fontana, fondateur et manager du label équitable de musique nouvelle : Cordes & Âmes.

Matthieu Fontana, crédit : Jean-Baptiste Millot

Matthieu Fontana, crédit : Jean-Baptiste Millot

Matthieu Fontana, la ministre de la Culture – anciennement déléguée à l’économie numérique – Fleur Pellerin, a mis l’accent sur le crowdfunding : qu’est-ce que cela signifie selon vous ?

On comprend immédiatement une chose : les financements, aides et autres subventions du gouvernement à la culture n’en ont pas fini de se réduire. On est en train de glisser vers une société française de la culture beaucoup plus libérale. On peut considérer cet état de fait comme un malheur ou une opportunité, mais c’est ainsi : on va devoir se débrouiller par soi-même.

En tant que violoncelliste, vous avez été l’un des premiers artistes classiques français (sinon le premier) à vous tourner dès 2011 vers le crowdfunding. Pourquoi ?

Parce que j’ai voulu réaliser un rêve d’enfant : enregistrer la bible des violoncellistes, les Suites pour violoncelle seul de Bach. C’était moins une manière de poser ma griffe, que de dire à mon entourage élargi là où on j’en étais dans ma vie de violoncelliste.

Il n’y avait pas encore de site de crowdfunding en France. Ceux qui existaient aux États-Unis n’étaient pas diffusés ici. J’ai donc fait ça, à l’ancienne, en envoyant des mails à droite et à gauche, pour réunir une somme d’argent relativement conséquente — à l’époque aux alentours de 4.000€. Ce qui hélas, pour la démarche qui était la mienne, ne suffisait pas. En effet, faisant tout moi-même, je n’ai compris qu’après coup que l’enregistrement seul était insuffisant : il faut aussi le diffuser, le distribuer, le promouvoir.

Le principal écueil lorsqu’on est autoproducteur, c’est d’arriver à un niveau d’exigence professionnelle. Aussi talentueux soit-il, le musicien n’est pas formé pour travailler son image et celle de son enregistrement. Or, faire la promotion d’un disque avec une mauvaise image s’avère systématiquement catastrophique.

C’est ce qui m’a donné l’idée de fonder un label, avec une plateforme de distribution et de promotion, pour les autoproducteurs comme moi, et ainsi aider d’autres musiciens au parcours similaire. Cordes et Âmes représente un petit espace médiatique pour des artistes, non pas hors système, mais qui n’ont pas accès au firmament médiatique. Aujourd’hui, notre succès parle de lui-même.

Quels sont les enjeux d’un enregistrement pour un musicien aujourd’hui ?

D’abord, l’enregistrement est une carte de visite. Bien sûr, les plus grands génies ont déjà tout enregistré : depuis les années 40, les enregistrements de légende sont légion. Mais l’arrivée d’internet a plus encore popularisé la notion d’enregistrement et de diffusion au public.

Enregistrer, c’est aller vers le public, et trouver son public.

Cordes et Âmes a commencé sous la forme d’un label numérique, puis s’est mis au CD : pourquoi ?

Les mélomanes sont encore attachés à l’objet CD, et j’ai le sentiment que cela va durer : de même que le 33 tours n’a jamais tout à fait disparu, les ventes de CD vont certainement diminuer, mais les passionnés — qui sont notre cible : nous sommes dans un répertoire de niche (baroque, classique et jazz) même si on s’ouvre aujourd’hui à la World — continueront d’en acheter. On a constaté ainsi que le CD fonctionnait commercialement : les artistes en vendent ainsi à la fin de leurs concerts — c’est en effet pour nous une condition sine qua non : les artistes qu’on enregistre doivent avoir une activité de concert.

Ensuite, peu importe le support : il faut s’adapter à l’ère du numérique, et être également disponible sur iTunes, sur Qobuz, ou sur notre plateforme. Mais il ne faut pas se fermer à un public en oubliant le CD.

Combien coûte un enregistrement ?

C’est variable. Ça dépend aussi du niveau des musiciens : ceux qui viennent nous voir sont d’un niveau très élevé, et peuvent enregistrer sur 3, 4 ou 5 jours. Pour un artiste seul, qui ferait appel au crowdfunding pour enregistrer un programme solo, il faut compter sur 5.000€. En théorie, en France, la loi veut que le producteur (ici l’autoproducteur, si c’est l’artiste lui-même) rémunère ses musiciens, l’ingénieur du son, et le directeur artistique éventuellement.

Ne pourraient-ils pas se contenter, pour une diffusion numérique, d’un enregistrement plus « low cost » ?

Dans leur démarche artistique, tous les musiciens veulent avoir une bonne image, une image qui dépend de la bonne qualité d’enregistrement. Je ne crois pas que l’on puisse faire ça seul, du moins en classique — pas à ma connaissance.

Geefunding_crowdfundingAujourd’hui, le crowdfunding se popularise largement.

Cet engouement représente d’ailleurs un véritable danger et peut s’avérer contreproductif en dévaluant l’image de l’artiste qui y a recours. Et plus encore s’il se lance dans l’aventure sans penser cette image.

Jusqu’ici, un type d’organisations fonctionnait sur un modèle de donation proche de celui du crowdfunding : les ONG — même si la fiscalité n’est pas du tout la même.

À un détail près, qui a son importance : l’objet est ici destiné à la commercialisation. Si l’on donne à une action caritative, l’action est réalisée, sans contrepartie. Dans le cadre du crowdfunding artistique, l’artiste gardera les droits à la propriété de son œuvre. Pour être vraiment sincère et s’aligner sur les ONG, il faudrait par la suite mette à disposition de tous l’enregistrement. Ou au moins aux donateurs.

Certains disques que nous commercialisons sont des succès ! Je pense par exemple à ce trio de jazzmen a ainsi autofinancé par réseau 75% de son album, Cordes et Âmes complétant le budget. Non seulement ils ont réussi à payer tout le monde, mais ils commencent aujourd’hui à se rémunérer sur les ventes de disque. J’ai aussi vu des levées de fonds atteignant des sommes énormes, pour le cinéma par exemple, dont les donateurs recevaient en contrepartie… un T-Shirt ! Si l’on était cohérent, cette logique libérale voudrait que les donateurs reçoivent des dividendes, proportionnels à leur mise de départ — ou tout du moins se voit rembourser cette mise de départ.

Le crowdfunding serait donc un idée en devenir, à revoir.

Il faut l’adapter au système français. Tel qu’on le connaît aujourd’hui, il doit encore évoluer. Il faut intéresser le donateur qui va vers ces sites.

Le label Cordes et Âmes va-t-il développer une plateforme de crowdfunding ?

C’est en cours. Pour le moment, nous lançons de vastes campagnes de mails ciblés en fonction des projets. On pourrait ratisser bien plus largement avec une plateforme de crowdfunding qui nous serait propre. Mais c’est un gros travail et un investissement important. Nous essayons d’en faire un système plus juste, public et transparent.

Comment le label se finance-t-il ?

Le label s’adapte à une économie en crise en se diversifiant. Principalement sur des ventes de services de communication, également sur un pourcentage des ventes — en moyenne 25% : un chiffre bien inférieur à ceux la plupart des maisons de disque, mais, n’étant pas toujours producteur à part entière, nous ne pouvons pas prétendre à plus. Nous vendons aussi des photographies de collection qui ont un lien avec la musique, mais aussi du matériel Hi-Fi vintage. Nous mettons aujourd’hui l’accent sur l’e-équitabilité de notre modèle dans la vente de la musique.

Propos recueillis par Jérémie Szpirglas

Depuis 2011, Cordes et Âmes a sorti 30 albums, 7 vidéos et 1 dessin animé mais aussi édité deux essais. La plateforme internet se targue de plus de 1000 visites par jour, avec un rayonnement non négligeable à l’international (60% des ventes)