Un siècle d’avant-garde, prémisses d’inventaire #21

Bien armé

Mary Garden Mélisande

Mary Garden Mélisande

Debussy était le 17 mai 1893 au Théâtre des Bouffes-Parisiens pour assister à une représentation de Pelléas et Mélisande, la pièce de Maeterlinck, en compagnie de Mallarmé, au septième rang de l’orchestre. Un de ses amis, Camille Mauclair, avait signé les décors. Lugné-Poe, le metteur en scène, y tenait le rôle de Golaud. On le dit rarement, préférant insister sur la découverte que fit Debussy de la pièce par la lecture, comme si l’on craignait d’apprendre qu’il ait pu être influencé par la déclamation des comédiens dont la mélopée devait inévitablement être rapidement démodée, mais dont l’emphase pouvait inspirer la mélodie…

Debussy avait bien dans l’esprit de réaliser quelque chose d’entièrement nouveau, qui réponde à Wagner mais aussi à la conception de l’opéra chanté qu’avaient si heureusement illustré le chant italien.

_ M. Debussy, j’étais à Covent Garden. Mon voisin a jugé que lorsque Mélisande apparaît au bord d’un bassin, au début du 1er acte, elle devrait nous chanter un air.
_ Comment le pourrait-elle s’exclame le compositeur. Elle est épuisée, s’étant égarée dans la forêt. Votre voisin pense-t-il réellement que dans ces conditions Mélisande aurait le cœur à chanter une romance de trois ou quatre strophes ? On m’a dit aussi qu’au 4ème acte, quand Pelléas attend, la nuit, dans un bois devant un bassin romantique, la femme qu’il adore, il devrait vraiment y aller d’une poignante chanson d’amour. Les gens qui font de telles suggestions manquent d’imagination. Comment peuvent-ils se représenter mon jeune héros malheureux en train de chanter une cavatine au moment où son âme est chargée d’impatience et d’anxiété, en proie à toutes sortes de conflits et d’émotions ! La musique lyrique n’est pas une musique de salon.

Pour autant qu’il s’agisse de moi, je puis seulement vous dire que mon ambition première, en musique, est d’amener celle-ci à représenter d’aussi près que possible la vie même.
_ C’est pourquoi il n’y a pas de duos dans votre Pelléas ?
_ Précisément ! Lorsque deux personnes parlent en même temps, elles ne peuvent s’entendre l’une l’autre. D’abord, ce n’est pas poli, puis, celle qui interrompt l’autre devrait cesser. Je n’ai jamais écrit de duos et je n’en écrirai jamais.
(Daily Mail, interview de Claude Debussy par R. de C. 28 mai 1909)

Julia Margaret Cameron-Maud

Julia Margaret Cameron-Maud

Tout est bon pour ne pas chanter. Tout est prétexte au silence : le personnage est préoccupé, il est en train de faire quelque chose, il a autre chose à faire, quelque chose sur le feu, etc…  I voudrait ben, mais i peut point. En effet, dans la vie de tous les jours, qu’il faut « représenter d’aussi près que possible », il n’y a pas d’orchestre, pas de public… Tout ce propos, qui se veut révolutionnaire mais qui n’apparaît que “bourgeois”, peut se ranger sous la bannière usée de la vraisemblance. Or la vraisemblance dans l’opéra n’est pas à sa place. Appartenant à la veine réaliste, qui semble, par son propos être celle où se range Debussy, celle qui a peut-être formé sa jeunesse, Maupassant disait déjà en 1888, dans la Préface de Pierre et Jean :

Le nombre des gens qui meurent chaque jour par accident est considérable sur la terre. Mais pouvons­ nous faire tomber une tuile sur la tête d’un personnage principal, ou le jeter sous les roues d’une voiture, au milieu d’un récit, sous prétexte qu’il faut faire la part de l’accident ?
La vie encore laisse tout au même plan, précipite les faits ou les traîne indéfiniment. L’art, au contraire, consiste à user de précautions et de préparations, à ménager des transitions savantes et dissimulées, à mettre en pleine lumière, par la seule adresse de la composition, les événements essentiels et à donner à tous les autres le degré de relief qui leur convient, suivant leur importance, pour produire la sensation profonde de la vérité spéciale qu’on veut montrer.
Faire vrai consiste donc à donner l’illusion complète du vrai, suivant la logique ordinaire des faits, et non à les transcrire servilement dans le pêle-mêle de leur succession.
J’en conclus que les Réalistes de talent devraient s’appeler plutôt des Illusionnistes.

(Guy de Maupassant Pierre et Jean Préface)

Julia Margaret Cameron

Julia Margaret Cameron

On pourrait ajouter qu’on se prive de beaucoup de belle musique, pour s’approcher d’un misérable quotidien vu et revu, et que l’on ne devrait pas entraver l’élan musical sous prétexte que sur les boulevards cela ferait se retourner les passants. Après tout, qu’importe le prétexte, si la Musique y trouve son compte ?

Quand il fallut réunir la distribution pour la création du 30 avril 1902, c’est tout naturellement qu’Albert Carré suggéra Mary Garden qui avait remporté un succès triomphal, deux ans auparavant, remplaçant la créatrice, Mlle Rioton, dans Louise de Gustave Charpentier (10 avril 1900). Un opéra que Debussy ne portait guère dans son cœur :

Mary Garden

Mary Garden

J’étais à la répétition de « la famille Charpentier » !… condition merveilleuse pour comprendre l’énergie de ta lettre. Il me semble qu’il était nécessaire que cette œuvre fût faite, représentée, acclamée. Elle sert trop bien le besoin de basse beauté et d’art imbécile dont tant de gens se réclament…
Remarques-tu que ce Charpentier prend les « cris de Paris » qui sont délicieux de pittoresque humain, et comme un sale prix de Rome, il en fait des cantilènes chlorotiques, sous des harmonies dont je dirai qu’elles sont parasites pour être poli. Mais, sacré mâtin, c’est mille fois plus conventionnel que Les Huguenots, tout en employant, sans en avoir l’air, les mêmes moyens ! Et l’on appelle ça de la Vie ! Ciel de Dieu, j’aime mieux mourir tout de suite. Ce sont des sensations qui sentent cette « gueule de bois » particulière au « vingtième demi »… C’est la sentimentalité du Monsieur qui, rentrant chez lui vers 4 h du matin, s’attendrit sur les balayeuses et les chiffonniers – et cet homme se figure qu’il pourra enregistrer l’âme des pauvres gens !!! C’est tellement bête que c’en est attendrissant.
Naturellement Monsieur Mendès y redécouvre Wagner, et Monsieur Bruneau y magnifie Zola. Total : une œuvre bien française. Il y a certainement une erreur dans l’addition. Tout cela en somme, est plus bête que méchant ; seulement les gens n’aiment pas beaucoup la beauté parce que c’est gênant, puis ça ne s’adapte pas à leurs vilaines petites âmes ; avec beaucoup d’œuvres comme Louise, toute espèce de tentative pour les tirer de la boue avortera.
(Claude Debussy à Pierre Louÿs, mardi 6 février 1900)

Jacques Chuilon