Un siècle d’avant-garde, prémisses d’inventaire #22

Jardin anglais

Gabriel Fauré par Paul Mathey

Gabriel Fauré par Paul Mathey

Mary Garden (1874-1967) imposa la saveur d’une nouveauté qui sut plaire aux parisiens, malgré un accent dans son français, nettement discernable. Debussy l’accepta pour Mélisande, ce qui allait générer la brouille avec Maeterlinck. En effet celui-ci comptait que ce rôle reviendrait à sa femme Georgette Leblanc. Par ignorance on imagine volontiers le cliché du mari qui veut imposer sa femme dépourvue de talent, ou bien de la femme qui cherche à profiter de la réussite de son époux. Il est même de bon ton parmi les debussystes de dire que cette mégère ne pouvait en aucun cas prétendre à ce personnage diaphane et d’exhiber quelques photos dans le costume de la courtisane Thaïs où, pour correspondre au personnage ; elle s’y montre en effet bien éloignée de ce que l’on attendrait d’une Mélisande. Cependant on ne peut éviter de verser au dossier, un texte de Mallarmé faisant l’éloge de Georgette Leblanc après un récital :

L’unique fois, hors les conventions de théâtre, on a besoin de regarder la cantatrice. A l’encontre de la loi que le chant, pur, existe par lui, rend l’exécutant négligeable, une interprète, de très loin, revient, avec mystère, s’y adapter, plus comme instrument, ni actrice, en tant que le spectacle humain visible, ou personnage, de la Voix qui baigne une face expressive, ruisselle, avant dispersion, au vol nu aussi de bras, les exalte et mesure ou s’écoule en la sombre tunique selon des attitudes que je nommerais d’une mime musicale, sauf qu’elle-même est la source lyrique et tragique. Un Drame, ordinaire à tout éclat vocal, se joue −directement et individuellement, non ; réglé par les conflits mélodiques− au travers. L’étrange et passionnante femme accentue la notion que l’art, dans ses expressions suprêmes, implique une solitude, conforme, par exemple, au mouvement, pour étreindre quelqu’un n’existant qu’en l’idée et vers qui le cri, de rabattre un geste ployé et le contact de mains sur sa poitrine à soi. Toute une volonté se compose harmonieusement aux dons plastiques et d’organe, ici souverains.
(Stéphane Mallarmé, Sur Madame Georgette Leblanc, paru dans La Revue Blanche, le 1er mars 1898)

Il n’est pas inconcevable que Mallarmé en donnant son avis, ait aussi formulé un conseil à Debussy, à la fois pour le livret et pour l’interprète. Le crédit du poète n’est pas contestable et plus tard, Debussy reconnaîtra :

J’ai conservé pieusement la plus fervente admiration pour celui qui fut « notre maître »… Il eut – sans le savoir peut-être – une considérable influence sur le très silencieux musicien que j’étais à l’époque où il me faisait l’honneur de me recevoir chez lui.
(Claude Debussy au Dr Edmond Bonniot, jeudi 7 août 1913)

Albert Carré

Albert Carré

Autre pièce à considérer ; Debussy fit travailler le rôle à Georgette Leblanc l’année précédant la création de l’œuvre, au moment même où il ne pouvait ignorer que Mary Garden serait la première Mélisande. Les debussystes d’aujourd’hui sont le plus souvent guidés par le nom de ces deux interprètes. Georgette Leblanc les révulse. Georgette d’abord. On voit tout de suite une petite femme de Pigalle. Leblanc ! On sait que le blanc manque de mystère, et celui-ci est indispensable à Pelléas et Mélisande. Si encore elle s’était appelée Legris ou même Delestrange… Tandis que Mary Garden ! On imagine un jardin anglais sous la pluie, au fond duquel une ruine s’efface dans la brume ! Mary (prononcer “méri”, la fermeture du ‘a’ convient mieux au style gothique du décor) évoque tout naturellement la pureté virginale. Décidément la créatrice de Mélisande ne pouvait que s’appeler Mary Garden !

Maeterlinck se fâcha donc, se déclara hostile à l’ouvrage avant même qu’il soit créé, menaça, mais rien n’y fit. Debussy a-t-il trahi sa parole ? André Messager, le chef d’orchestre à la création était lui-aussi, convaincu que Debussy n’avait pas tenu sa promesse, mais on peut hasarder une hypothèse… Debussy avait rencontré Maeterlinck en 1893. Il raconte cette entrevue à Ernest Chausson :

J’ai vu Maeterlinck, avec qui j’ai passé une journée à Gand [le 25 novembre], d’abord il a eu des allures de jeune fille à qui on présente un futur mari, puis il s’est dégelé, et est devenu charmant, il m’a parlé théâtre vraiment comme un homme tout à fait remarquable ; à propos de Pelléas, il me donne toute autorisation pour des coupures, et m’en a même indiqué de très importantes, mêmes très utiles ! maintenant au point de vue musique, il dit n’y rien comprendre, et il va dans une symphonie de Beethoven comme un aveugle dans un musée ; mais vraiment il est très bien, et parle des choses extraordinaires qu’il découvre avec un simplicité d’âme exquise : pendant un moment où je le remerciais de me confier Pelléas, il faisait tout son possible pour me prouver que c’était lui qui devait m’être redevable d’avoir bien voulu mettre de la musique dessus ! Comme j’ai un avis diamétralement contraire, j’ai dû employer toute la diplomatie dont la nature ne m’a pourtant pas comblé.
(Claude Debussy à Ernest Chausson, jeudi soir [début décembre 1893])

Pierre Louÿs qui assistait à l’entretien conserva un souvenir un peu différent où la timidité des deux interlocuteurs l’obligea à parler pour l’un et l’autre.

André Messager

André Messager

Cinq ans après, Pelléas n’est toujours pas présentable (il faut encore attendre quatre années de travail !) et Debussy apprend que Maeterlinck, après lui avoir demandé s’il consentait à écrire une musique de scène pour des représentations londoniennes de la pièce et ayant reçu une réponse négative, avait permis à Gabriel Fauré de le faire.

… Maintenant il est certain que Maeterlinck aurait pu m’en avertir, la chose se faisant malgré tout. Mais il est Belge ! Partant, un peu grossier et sûrement mal élevé, j’en ai d’autres preuves trop longues à raconter ici.
En somme je crois que cette musique a été commandée à Fauré par cette tragédienne anglaise sans qu’il en ait été prévenu autrement et qu’il n’a pas eu ensuite la délicatesse de m’en prévenir.
D’ailleurs l’effet de cette musique me semble devoir se limiter à cette représentation et, pour y mettre beaucoup de vanité, il me paraît impossible qu’il y ait matière à confusion, quand ça ne serait que par le poids. Puis Fauré est le porte-musique d’un groupe de snobs et d’imbéciles qui n’auront jamais rien à voir ni à faire dans l’autre Pelléas. Le plus ennuyeux, encore une fois, c’est que cela vous ait si vivement ému ; quant à moi je vous jure que rien ne m’est aussi profondément indifférent.
Comme je vous l’ai déjà dit en commençant, je suis ennuyé et malade et j’aspire à un peu de tranquillité, sans quoi je deviendrais sûrement fou et enragé.
(Claude Debussy à Georges Hartmann, mardi 9 août 1898)

Mary Garden Mélisande 1908

Mary Garden Mélisande 1908

Nous connaissons maintenant Debussy, il n’est donc pas indispensable de s’arrêter sur l’opinion qu’il formule à cette occasion sur les belges, ce n’est bien sûr qu’un effet de manche, et il n’a de toute évidence aucune preuve à révéler, mais il faut dire un mot sur la musique de scène de Fauré qui, n’en déplaise à Debussy, est un chef d’œuvre d’élégance, de poésie raffinée, présentant des épisodes bien contrastés.

Maurice Maeterlinck par Félix Vallotton

Maurice Maeterlinck par Félix Vallotton

On comprend que Debussy veuille calmer les inquiétudes de son éditeur à l’époque, Hartmann, mais on voit aussi, une fois de plus, que la colère l’aveugle. Il est évident, à le lire, qu’il n’est pas indifférent et qu’il ne croit pas à l’action de la « tragédienne anglaise ». Se peut-il qu’à partir de cet instant il se soit senti délié de sa promesse où même ait songé par ce simple coup fourré à se venger ? La situation était confortable pour Debussy, puisqu’il n’avait probablement pas eu à récuser l’égérie de Maeterlinck ; Carré s’en était chargé. En effet, le directeur même de l’Opéra-Comique n’était pas favorable à Georgette Leblanc. Il lui reprochait d’avoir incarné dans sa maison, une Carmen trop osée. Carré était pudibond. Son attitude lors de la création de L’Heure Espagnole en fournira une autre preuve, nous le verrons plus loin.

Jacques Chuilon