Un siècle d’avant-garde, prémisses d’inventaire #23

Incarner

Georgette Leblanc

Georgette Leblanc

La réprobation que nourrissait Albert Carré à l’égard de Georgette Leblanc, Paul Dukas parvint cependant à la fléchir pour la création de son opéra Ariane et Barbe-bleue, sur un autre livret de Maeterlinck. A ce sujet il est instructif de lire une critique sous la plume de Gabriel Fauré :

Le rôle d’Ariane est interprété par Georgette Leblanc de façon admirable au point de vue du jeu et de la plastique, d’une manière moins satisfaisante au point de vue vocal, j’entends par là que si elle chante fort juste et fort bien, le volume de sa voix ne suffit pas toujours à faire parvenir jusqu’aux auditeurs un texte qu’il est indispensable qu’on entende mot à mot. Il m’a semblé aussi qu’elle solennisait un peu sa déclamation, ce qui a l’inconvénient de ralentir parfois l’action musicale.
(Gabriel Fauré, Le Figaro, 11 mai 1907)

Ce texte appelle trois observations : on voit d’abord que Georgette Leblanc avait su créer le personnage et le jouer, qu’elle n’était pas abonnée à la vulgarité, et ensuite que sa voix ne paraissait pas tout à fait suffisante, bien qu’ « elle chante fort juste et fort bien ». Mais il faut ajouter que le rôle d’Ariane est beaucoup plus lourd que celui de Mélisande et que Ruhlmann (1868-1948) qui dirigea la première, était connu pour faire donner l’orchestre un peu fort. Nous verrons à la suite qu’un résultat semblable apparaît dès qu’il prend la baguette de Pelléas. Il n’est pas question de dire que Georgette Leblanc aurait été l’interprète idéale de Mélisande, mais du moins pourrait-on réviser le portrait de la cantatrice ridicule qu’on a souvent brossé avec complaisance et considérer que, de nombreuses Mélisande s’étant succédées du vivant de Debussy, elle n’aurait pas été la pire, au regard des appréciations que le compositeur porta sur les unes et les autres. Au reste, Georgette Leblanc incarna Mélisande, au su du compositeur, et donc sans qu’il s’y oppose, à Boston en 1912.

Dans cet extrait où elle est accompagnée (excusez du peu), par Massenet lui-même, la voix souffre toutes les imperfections d’un enregistrement de 1903. On pourra néanmoins entrevoir un timbre pur et sonore et une ligne bien menée. Le piano reste malheureusement guère audible dans le fond. Il n’existe que peu de 78tours gravés par la soprano, mais l’on peut citer « L’amour est une vertu rare » de Thaïs, toujours de Massenet et « Bois épais » extrait d’Amadis de Lully. En 1924, Georgette Leblanc deviendra la vedette, ou si l’on veut, le rôle-titre, de L’Inhumaine, film muet de Marcel L’Herbier.

Mary Garden Mélisande 1908

Mary Garden Mélisande 1908

Sur Mary Garden il faut ajouter qu’elle n’avait rien d’une sylphide et que sa voix n’était pas le murmure que l’on imagine. Elle fut une Salomé de Richard Strauss (10 mai 1910), mais aussi Thaïs, Ophélie, Marguerite, Monna Vanna, Tosca, Violetta, Carmen, Grisélidis, Cléopâtre (Massenet). Elle enregistra avec Debussy au piano « Mes longs cheveux », mais sa discographie comporte aussi des extraits de La Traviata, Carmen, Hérodiade, Thaïs, et aussi bien sûr de Louise. Les deux mélodies « Il pleure dans mon cœur » et « Green » qu’elle grava en 1904, avec le compositeur au piano, méritent toute l’attention. Ce n’est pas l’accent qui frappe, mais une articulation parfois relâchée que Debussy acceptait cependant de voir enregistrée, sachant bien qu’elle constituerait inévitablement un modèle. D’ailleurs, s’est-il jamais plaint de cette mollesse ? Il n’ignorait pas que le mystère fuit l’éclairage cru de chaque syllabe. Chez Mary Garden, on relève une qualité du timbre, des modulations, des nuances ainsi qu’une élasticité du phrasé de grande qualité. Debussy fait, lui, entendre d’exceptionnelles capacités d’accompagnateur. Il évite habilement toute rigidité dans le tempo, surprenant par une souplesse, un rubato, de grande classe. Et quel beau timbre de piano !

Debussy, pour y revenir, connut d’autres Mélisande :

Vous avez vu que Miss Maggy Teyte n’a pas eu trop à souffrir du souvenir de son illustre devancière ? Il est probable que cette dernière va, pour le moins m’accuser d’ingratitude, car il n’y a pas dans l’âme d’une chanteuse de quoi comprendre qu’une œuvre peut se passer d’elle.
(Claude Debussy à Jacques Durand, jeudi 18 juin 1908)

Maggie Teyte

Maggie Teyte

Maggie Teyte après Mary Garden… Il semble qu’une certaine image, voire un certain accent des brumes arthuriennes, se soit imposé pour le rôle de Mélisande, une vision préraphaélite, une évocation de l’Ophélia peinte par Millais. Plus tard, en fin de carrière, celle qui avait changé l’orthographe de son nom, de Tate à Teyte pour qu’il soit mieux prononcé dans la langue de Molière, resta fidèle à la musique française jusqu’à offrir en 1948 au Town Hall de New York, accompagnée par John Ranck au piano, une sorte de résumé de Pelléas où elle chante les divers rôles de Geneviève, Mélisande, Arkel, Pelléas, Yniold enchaînés…

Aubrey Beardsley La beale Isoud at joyous gard 1894

Aubrey Beardsley La beale Isoud at joyous gard 1894

Mais, retour en arrière, Maurice Ravel d’ordinaire si mesuré, exprime sur la même série de représentations dirigées par Ruhlmann en 1908, un avis qui ne se limite pas aux débuts de Maggy Teyte et à la jalousie proverbiale de Mary Garden :

Je ne vous ai pas donné assez de détails sur Pelléas. C’était par pudeur : on ne peut imaginer ce que c’est maintenant : l’orchestre de l’Olympia accompagnerait plus discrètement. Comme interprètes, des clowns musicaux seraient plus vraisemblables. Il faut voir Périer lancer vers les portants des sons qu’il n’ose confier au public ! Maggie Teyte est une adorable poupée. Physiquement plus Mélisande que Garden ; vocalement supérieure. Mais elle chante ça avec une incompréhension totale.
Les autres donnent toute leur voix ce qui fait qu’ils parviennent quelquefois à percer le vacarme de l’orchestre ? Ce massacre général est vraiment trop douloureux pour les auditeurs des premières heures.
(Maurice Ravel à Ida Godebska, 19 juin 1908)

John Everett Millais - Ophélia

John Everett Millais – Ophélia

Ruhlmann nous l’avons dit, avait la main un peu lourde ; Messager le compositeur de “musiques légères”, d’“opérettes insignifiantes” savait mieux restituer la délicatesse du tissu orchestral. Aujourd’hui l’orchestre de Pelléas est manié par les chefs avec tant de fougue démesurée, tant de prétentions symphoniques, tant d’indifférence pour le plateau, que le public n’entend guère le texte, que pourtant, l’on prétend avoir travaillé soigneusement. Je garde, pour ma part, moi-aussi, un souvenir attendri pour toute une distribution qui s’efforçait inutilement d’articuler les mots sous la direction de Pierre Boulez au Châtelet [1992, mise en scène Peter Stein]… Il est vrai que les mêmes qui prônent la valeur supérieure du sens, peuvent aussi considérer que l’orchestre est ici le seul protagoniste…

Jacques Chuilon