Un siècle d’avant-garde, prémisses d’inventaire #26

Zéro pointé

Edmond Clément

Edmond Clément

Comme nous venons de le voir, ce n’était pas sans raison, qu’en prévision de la création bruxelloise, le 9 janvier 1907, l’on se soit adressé, pour le Pelléas, à un ténor. Certains ont cru pouvoir affirmer que le rôle avait été pensé pour cette voix, puisqu’écrit en clef de sol (la clef d’ut autrefois usitée, désormais en désuétude), le baryton s’écrivant traditionnellement en clef de fa. C.Q.F.D ? En réalité, un point de vue bien scolastique. Debussy était-il informé de cette convention d’écriture ? Fauré, quand il dédie son Horizon chimérique à Charles Panzéra /baryton, Ravel quand il écrit Don Quichotte à Dulcinée pour Chaliapine/baryton-basse, Poulenc, quand il invente la plupart de ses mélodies pour Pierre Bernac/baryton [qui fut Pelléas au Théâtre des Champs-Elysées sous la direction de Walther Straram en 1933, et en 1936 à Genève sous la direction d’Ernest Ansermet], semblent ne pas s’en soucier non plus. Leurs partitions furent bien rédigées en clef de sol bien que l’on puisse évidemment les convertir en clef de fa : ce qui placera beaucoup de notes au-dessus de la portée, donc désagréables à lire. Debussy avait peut-être pensé à une voix de ténor, mais il s’est accommodé d’avoir celle d’un baryton pour le rôle (Périer, Maguénat). Mélisande n’est pas moins le sujet de spéculations, et nombre de chanteurs, comme de chefs, pensent qu’il faut le donner à une mezzo. Nombre de sopranos considèrent comme une injure de se le voir proposer, impliquant une limite dans leur aigu, un doute sur leur légitimité à revendiquer le titre suprême de la voix féminine… Et pourtant du vivant du compositeur, ce sont bien des sopranos (Garden, Teyte, Carré) qui l’ont abordé.

Pelléas est donc soumis au célèbre ténor Edmond Clément de l’Opéra-Comique, mais celui-ci, trouve le rôle trop grave et suggère quelques modifications ; voici la réaction de Debussy :

Mon cher Jacques
Je ne sais si vous avez regardé la partition de Pelléas annotée par Clément… C’est scandaleux et cet homme est encore moins musicien qu’on a coutume de l’être dans le monde des ténors, ce n’est pas du « pointage », mais du carnage ! Il ne reste plus une phrase entière ; il faudrait presque réécrire la partition en entier. Enfin c’est un remarquable toupet. J’écris donc à Kufferath ce qu’il en est, en le priant de bien vouloir chercher une autre combinaison. Soyez assuré que ce serait manquer de respect à ce que j’ai cru devoir écrire que d’accepter de telles conditions. Excusez-moi, et croyez à ma sincère amitié.
(Claude Debussy à Jacques Durand, le 14 février 1906)

Georges Braque -Pichet, grenade et poire 1925

Georges Braque -Pichet, grenade et poire 1925

On peut s’étonner que Debussy n’ait pas toléré à Clément ce qu’il avait fini par accepter de Périer. Le trait de caractère qui s’était illustré avec Nijinsky ressurgit en pleine lumière ; la colère rend Debussy injuste et de mauvaise foi, avec une forte tendance à dire l’inverse de la réalité. L’appréciation générale sur les ténors est bêtement injurieuse et Clément était connu pour être un musicien d’une exquise musicalité. On pourra s’en rendre compte aujourd’hui encore en l’écoutant notamment dans Roméo et Juliette de Gounod, Les Pêcheurs de Perles de Bizet, Le Roi d’Ys de Lalo, Manon et Werther (et l’on sait tout le bien que Massenet pensait de lui). La voix de ténor était fraîche, le style raffiné et le physique charmeur. Nous avons retenu trois exemples : une mélodie évoquant le XVIIIe siècle de Paul Bernard (1827-1879) souvent attribuée à Bemberg (1859-1931), extrait de l’Opéra-Comique Bredouille (1864) sur un texte délicieux de Jean-Hyancinthe-Adonis Galoppe d’Onquiaire (1805-1867). Dans le deuxième extrait, se vérifiera qu’Edmond Clément n’était pas rancunier. « Green » des Ariettes oubliées trouve un interprète subtil et crédible pour délivrer « Voici des fruits, des fleurs des feuilles et des branches Et puis voici mon cœur qui ne bat que pour vous. Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches Et qu’à vos yeux si beaux l’humble présent soit doux.» de Paul Verlaine, mis en musique par Claude Debussy. Avec « Des rayons de l’aurore » du Barbier de Séville de Rossini on appréciera, passée la première minute, un joli contre-ut en voix mixte, et, tout le long de l’air, la qualité du trille qui participe à cette version de “jeune-premier”.
Edmond Clément :

Edmond Clément -Des Grieux

Edmond Clément -Des Grieux

Le rôle de Pelléas, n’étant pas écrit pour un type de voix précis, reste aujourd’hui encore difficile à distribuer. Le rôle est un peu lourd pour un véritable baryton-Martin. Un baryton-Verdi y montrerait un timbre trop riche et préfèrera Golaud. A tout prendre Pelléas conviendrait mieux à un heldenténor bien qu’on exige de lui plus de fraîcheur et pas obligatoirement autant de puissance. Debussy connaissait et admirait l’une des figures les plus illustres de l’Opéra : Jean de Reszké. On a beaucoup de mal aujourd’hui à imaginer ce que ce dernier représentait dans le monde musical. Les ouvrages récents, par exemple sur Debussy, sur Reynaldo Hahn, sur Proust, ou d’autres encore, lorsqu’ils citent son nom dans une correspondance, placent toujours en bas de page « ténor mondain » ou « ténor polonais », ce qui dévoile une profonde ignorance. Après 1917, Nijinsky se trouve en situation difficile et trouve normal d’écrire à Jean de Reszké pour qu’il intercède en sa faveur, tellement son prestige était grand. Edouard de Reszké, frère du ténor, basse remarquable, créateur de Fiesco dans la version remaniée de Simon Boccanegra, créateur de Don Diègue dans Le Cid et sa sœur, Joséphine, soprano, créatrice de Sita dans Le Roi de Lahore constituaient avec leur frère une triade adulée par le public français… Jean de Reszké était aussi célèbre pour être passé de baryton à fort ténor et l’on respectait beaucoup ses connaissances en matière de technique vocale. Après sa retraite il devint un professeur couru, qu’il fallait aller voir à Nice (il eut parmi d’autres, Maggie Teyte pour élève). Il fut le créateur idéal de rôles comme Jean dans Hérodiade, Rodrigue dans Le Cid. Un autre compositeur que Massenet avait été particulièrement intéressé par le jeune ténor : Gounod, qui, adaptant son Roméo et Juliette pour l’Opéra était à la recherche d’une voix plus corsée, plus ample que celle pour laquelle il avait d’abord imaginé le rôle. Bientôt Jean de Reszké ajoute à son répertoire les principaux rôles wagnériens, mais aussi Paillasse, et c’est lui qui fera la création de Werther au Metropolitan Opera de New York et au Covent Garden de Londres en 1894. Trois ans plus tard il reprend le rôle au Metropolitan pour une dernière fois. Clément reprendra le flambeau en 1910 dans le héros de Goethe.

Francis Poulenc et Pierre Bernac

Francis Poulenc et Pierre Bernac

Il existe une lettre assez intéressante, écrite par Debussy pendant la série des premières représentations de Pelléas :

Jeudi raccord nécessaire à Büsser [chef de chœur et chef d’orchestre à l’Opéra-Comique] –entre nous l’administration de l’Opéra-Comique aurait pu lui accorder une répétition entière- Büsser nerveux, n’ayant pas l’air de savoir par quel bout prendre la partition. Périer chantant avec une voix qui avait l’air de sortir de son parapluie ! Mademoiselle Garden se refusant absolument à regarder la figure de Büsser, déjà nommé, sous prétexte qu’elle avait l’habitude d’en contempler une autre [Messager], infiniment plus agréable. (Cette opinion peut se défendre avec succès.) En somme impression vague et fuligineuse, on ne sait pas ce qui va arriver ?
Vendredi, salle superbe, y compris Monsieur Jean de Reszké. Public respectueux. Büsser arrive avec la figure d’un monsieur qui va prendre un bain froid et qui n’aime pas ça… (L’orchestre admirable le porte et lui souffle des nuances…) Il ne s’occupe nullement des chanteurs et leur lance des accords dans les jambes, sans le moindre souci de la vertu harmonique de ces derniers. Enfin ça s’arrange, tant bien que mal et, après le quatrième acte, trois rappels viennent récompenser tous ces braves gens de leurs efforts.
(Claude Debussy à André Messager, vendredi 9 mai 1902)

Maurice Ravel - Vaslav Nijinsky

Maurice Ravel – Vaslav Nijinsky

« Vendredi, salle superbe, y compris Monsieur Jean de Reszké » : voilà une présentation bien élogieuse ! Peut-être Debussy avait-il cette voix dans l’oreille, peut-être avait-il caressé l’espoir qu’il reprenne le rôle. Mentionner ce nom sans rien ajouter d’autre, laisse imaginer que cela va de soi et que son correspondant, en l’occurrence Messager, comprendrait l’allusion… Malheureusement Jean de Reszké prit sa retraite en pleine gloire, l’année de la création de Pelléas… On peut cependant écouter les échos de cette voix dans les enregistrements « live » effectués par Mapleson les dernières années de sa carrière à New York en 1901. Malgré la précarité de la gravure, il est possible d’apprécier certaines qualités. La voix est aisée, d’une belle égalité, elle monte sans difficulté dans l’extrait de L’Africaine, jusqu’au si bémol aigu. Le ténor y prend même le risque de le donner sur la voyelle peu propice “on” dans une surprenante résonnance, avec « Soit donc à moi », au lieu de « A moi, à moi » fréquemment utilisé par commodité, et d’ailleurs comme il est écrit.

Jacques Chuilon