Un siècle d’avant-garde, prémisses d’inventaire #28

Témoignage

Vanni Marcoux 1932

Vanni Marcoux 1932

Vanni-Marcoux (1877-1962) s’essaye au rôle d’Arkel à Londres en 1909. Debussy l’en remercie :

Mon cher Monsieur Marcoux,
Trouvez ici ma reconnaissance pour tout ce que votre beau talent a apporté au vieil Arkel de beauté véritable et profonde.
Puis-je demander à l’artiste que vous êtes et qui doit tout comprendre, de mettre un peu plus en valeur la grande bonté d’Arkel ! Et cela peut-être plus dans l’arrangement de la tête que dans l’intonation.
Excusez ce détail qui n’est pas une critique mais un conseil que me dicte l’affectueux intérêt dont vous êtes digne.
Encore merci.
(Claude Debussy à Vanni-Marcoux, Royal Palace Hotel Kensington, London, 22 mais 1909)

Ensuite, Vanni-Marcoux s’affirmera dans Golaud en 1914 après l’avoir étrenné à Boston avec Georgette Leblanc. Il en enregistrera des extrais en 1927 sous la direction d’un autre chef exceptionnel pour la musique française, mais qui lui, laissera beaucoup plus de témoignages de son talent : Piero Coppola. On relèvera dans la discographie de ce dernier notamment La Damnation de Faust, Carmen, et La Mer, Le Tombeau de Couperin, Ma Mère l’Oye… et l’on se souviendra qu’il a créé Offrandes d’Edgar Varèse. Vanni-Marcoux avait le timbre affecté par une sensible nasalisation, due à la technique de la “voix dans le masque” en vogue à l’époque (Dufranne par exemple, n’avait pas ce défaut), mais l’interprète est sensible et intelligent tout au long des nombreuses gravures qu’il a laissées.

Eugène Atget - Le parc de Sceaux juin 1925

Eugène Atget – Le parc de Sceaux juin 1925

Arkel fut créé par Félix Vieuille (1872-1953) mais il ne reste rien de cette interprétation. La version enregistrée par Georges Truc oppose à Dufranne, le magnifique Arkel d’Armand Narçon (1866-1944). Probablement le meilleur de la discographie. Dans son vaste répertoire où se mêle seconds et premiers plans, citons Narbal, (Les Troyens), Timour (Turandot), le roi Marke (Tristan et Isolde), Monterone et Sparafucile (Rigoletto), Frère Laurent (Roméo et Juliette), Abimelech et le Vieillard Hébreu (Samson et Dalila), Fasolt (L’Or du Rhin)… La voix est belle, sombre et l’interprétation idéale. On cite invariablement l’enregistrement effectué en 1941 sous la direction de Roger Désormière (1898-1963) comme la version de référence. Il est vrai qu’il s’agit de la première gravure complète de l’opéra. Irène Joachim (1913-2001), Jacques Jansen (1913-2002) et Henri Etcheverry (1900-1960) sont dignes de tous les éloges, mais pas Paul Cabanel (1891-1958), déjà en fin de carrière, dont les aigus courts et la voix manquant de profondeur pour ce rôle, s’appareille mal avec celle très timbrée d’Etcheverry. Le répertoire de Cabanel affiche clairement sa tessiture orientée vers le barytonal. On y trouve Escamillo, Valentin, Scarpia et même Tonio de Paillasse et ce n’est pas Le Père de Louise ou Nilakhanta qui font une basse, ni Wotan de La Walkyrie, ni Méphisto de La Damnation de faust, ni même Leporello, les quatre rôles diaboliques des Contes d’Hoffmann, ou même encore le grand prêtre de Samson et Dalila. Sa présence parmi cette distribution considérée comme “idéale”, justifiera souvent de distribuer Arkel à une voix trop claire. Roger Soyez en fut un exemple. Le rôle offre malheureusement un refuge pour un baryton qui aurait pu faire Golaud si le rôle n’avait été trop dramatique pour ses moyens. A considérer la triade, on comprend que les trois voix de Pelléas-Golaud-Arkel devraient présenter un dégradé vers le sombre, comme par une filiation de timbre…

Geneviève Vix

Geneviève Vix

Geneviève revint à Gerville-Réache. Mais c’est encore la version de 1928 qui nous permet d’entendre la remarquable Geneviève de Claire Croiza.

Le scandale de la première de Pelléas, on l’oublie trop souvent, obnubilés par Debussy, fut celui du texte et non pas de la musique. Pédéraste et Médisante, le petit Ignoble. « Je ne suis pas heureuse ici : Nous non plus ! »  etc… Le public « emboîte » donc Maeterlinck plutôt que Debussy. Il est vrai qu’une partie de la critique, s’en prit au compositeur, mais elle n’eut aucune part au scandale, qui d’ailleurs ne dura pas. Le public était donc très chatouilleux sur le sujet, le texte, et les directeurs craignaient de le mécontenter. Ravel en fit la cuisante expérience lorsqu’il eut à présenter L’Heure Espagnole à Carré :

Félix Vieuille

Félix Vieuille

Sans doute, je semble bien coupable, mais, si vous imaginiez la vie folle de ces jours derniers, vous m’excuseriez. Pour me rattraper, je vais vous narrer par le menu les aventures de L’Heure espagnole : Mardi dernier, j’affiche ma meilleure voix de Tolède et me rends chez Carré avec Bathori seule (Engel empêché au dernier moment). Je fredonne plus faux que jamais, débute par casser trois notes à un piano de bastringue, laisse Bathori entonner les airs de bravoure, et nous attendons la décision suprême : Refusé… Impossible d’imposer un pareil sujet aux oreilles candides des abonnés de l’Opéra-Comique. Songez donc : ces amants enfermés dans des horloges et que l’on monte dans la chambre ! On sait bien ce qu’ils vont y faire !! (sic) Je reconnais que c’est là la situation la plus scabreuse qui ait été présenté sur la scène depuis Jean Schopffer. Perverti sans doute par des lectures malsaines, lorsque je supposais des amoureux s’engager « sous la feuillée », j’avais toujours supposé des intentions déshonnêtes. Je vois bien maintenant, grâce à ce sévère moraliste qu’est le Directeur de l’Opéra-Comique, que mon interprétation était infâme, et que le travers le moins innocent de Carmen, de Manon, de Krysis ou de la reine Fiamette était de se mettre trop fréquemment le doigt dans le nez. Et puis, n’est-ce pas effarant, cette femme qui admire les biceps d’un homme ! (sic) Cette mentalité de diaconesse a de quoi surprendre chez Carré. N’est-il pas encore bien jeune pour songer à se faire ermite ?
Mais, voilà : le lendemain, je vais annoncer la nouvelle à Mme C. (la femme du nouveau ministre). Elle était outrée, et son premier mouvement fut d’écrire à Carré. Après mûre réflexion, elle s’est décidée tout de même à obéir à ce mouvement, et il en est résulté un échange de correspondance des plus savoureux. Je vous raconterai tout ça vendredi. Pour le moment, je modère les gaz de ma fureur, ayant besoin de tout mon sang-froid pour maintenir en première vitesse les critiques. Je crains les dérapages.
(Maurice Ravel à Ida Godebska, 20 janvier 1908)

Maurice Ravel 1928

Maurice Ravel 1928

Le sujet tel qu’il est décrit, convient-il bien pour le Ravel dépeint par Laloy ? Une femme qui choisit un amant parmi ceux qui se présentent à son ennui, à ses besoins… Le poète incapable d’acte charnel est concurrencé par l’amoureux transi, bedonnant, ridicule. Heureusement se présente le muletier, fort comme un docker qui séduit par ses biceps et probablement aussi par ses pectoraux et peut-être même ses fesses et ses cuisses. Il faut savoir ce que l’on veut, et prendre les mesures qui s’imposent, telle est la morale de l’histoire… Il est curieux que Laloy lorsqu’il décrit le décor, n’ait vu qu’une horloge, alors qu’il en faut impérativement deux pour loger les deux amants rejetés. Don Inigo Gomez n’est pas coincé dans la même que Gonzalve ! L’œuvre est dédiée à Mme « C » qui intercéda auprès de Carré : Mme Jean Cruppi.

Geneviève Vix (1879-1939) fut la créatrice de Conception, le 19 mai 1911, avec pour partenaires, Jean Périer en Ramiro et Hector Dufranne en Don Inigo Gomez. Dans la séduisante Hélène, on admirera la voix ronde et l’intelligence du beau chant qui ne cède pas à la facilité du comique, sans pour autant rester extérieur à la situation, alors qu’on entend ressasser à la ronde qu’Offenbach n’a surtout pas besoin de voix.

Jacques Chuilon