Un siècle d’avant-garde, prémisses d’inventaire #30

Musicart

Claude Debussy

Claude Debussy

Pour clore cette étude il convient de confronter encore la personnalité des différents compositeurs. Debussy s’exprime ainsi :

J’aimerai toujours mieux une chose où, en quelque sorte, l’action sera sacrifiée à l’expression longuement poursuivie des sentiments de l’âme. Il me semble que là, la musique peut se faire plus humaine, plus vécue, que l’on peut creuser et raffiner les moyens d’expression.
(Claude Debussy à Henri Vasnier, Villa Medici, 4 juin 1885)

Ces idées ne sont guère compatibles avec celles exposées dans ces phrases célèbres :

Je ne suivrai pas les errements du théâtre lyrique où la musique prédomine isolément ; où la poésie est reléguée et passe au second plan, étouffée par l’habillage musical trop lourd. Rien ne doit ralentir la marche du drame. Tout développement musical que les mots n’appellent pas est une faute.
Au théâtre de musique on chante trop. Il faudrait chanter quand cela en vaut la peine et réserver les accents pathétiques. Il doit y avoir des différences dans l’énergie de l’expression. Il est nécessaire par endroits de peindre en camaïeu et de se contenter de la grisaille.
(Claude Debussy, cité par Robert Jardillier (1890-1945) Pelléas, 1927)

Igor Stravinsky

Igor Stravinsky

L’affirmation d’une primauté de la poésie devait plaire aux intellectuels, la référence à la Peinture est significative. Elle semblait à cette époque, s’être délivrée de l’académisme plus vite que la musique n’avait su le faire. Stravinsky paraît, en affirmant exactement l’opposé, répondre à Debussy :

… je considère la musique par son essence, impuissante a exprimer quoi que ce soit : un sentiment, une attitude, un état psychologique, un phénomène de la nature etc… L’expression n’a jamais été la propriété immanente de la musique. La raison d’être de celle-ci n’est d’aucune façon conditionnée par celle-là. Si, comme c’est presque toujours le cas, la musique paraît exprimer quelque chose, ce n’est qu’une illusion et non, pas une réalité. C’est simplement un élément additionnel que, par une convention tacite et invétérée, nous lui avons prêté, imposé, comme une étiquette, un protocole, bref, une tenue et que, par accoutumance ou inconscience, nos sommes arrivés à confondre avec son essence.
La musique est le seul domaine où l’homme réalise le présent. Par l’imperfection de sa nature, l’homme est voué à subir l’écoulement du temps – de ses catégories de passé et d’avenir – sans jamais pouvoir rendre réelle, donc stable, celle de présent.
(Stravinsky, Chroniques de ma vie)

Maurice Ravel

Maurice Ravel

L’émergence d’une avant-garde se fait souvent par l’inversion des préceptes jusque-là reconnus et suivis. L’interdit devient permis, si ce n’est obligatoire ; l’exception devient la règle. On comprend qu’il s’agit d’un terrain laissé jusque-là inexploré qui attire la convoitise, mais il faut considérer que toute esthétique laisse obligatoirement en friche un territoire. L’Art à son zénith à un moment donné brillait-il par la sophistication, le raffinement, celui qui lui succédera privilégiera la brutalité rudimentaire, “primitive”, celle des pulsions intimes. A la souplesse aimable succède la rigidité austère. Mais attention, il arrive que le prochain retournement retrouve la position initiale, au kitch près, comme en témoignent pour les arts visuels, Salvador Dali ou Jeff Koons, car il ne va pas de soi de retrouver le grand style. En fait, il n’existe pas qu’une seule tendance à un moment donné : les combinaisons sont multiples, les références innombrables… mais il existe des impasses. On ne peut dire que l’abandon de la tonalité, le dodécaphonisme, la mélodie de timbre aient découverts les continents sauvages infinis et paradisiaques annoncés, d’où la situation délicate où s’est égarée la “musique savante” plus coupée aujourd’hui du public mélomane que jamais… La prétention à la complexité, à l’inouï, à l’originalité comme seule boussole, n’a pas effacé ce que d’autres temps, moins soucieux de se précipiter vers l’inconnu, le “n’importe quoi”, avaient élaboré… d’autres temps moins téméraires et moins prêts à renier le plaisir esthétique. Pourquoi la création devrait-elle s’assortir d’une table-rase ? Il était facile de railler les artistes qui embellissent, idéalisent le réel, comme si le sordide était plus vrai ! Une telle attitude souvent nombriliste a-t-elle prouvé son bien-fondé ? Le Cubisme est-il à nos yeux, autre chose qu’un passage obligé vite oublié, de la Peinture ? Le ready-made au-delà de la plaisanterie, a-t-il sa place aux côtés des œuvres véritablement créatrices qui jalonnent l’Histoire de l’Art ? Bien sûr la nouveauté dérange et dérangera toujours le spectateur qui n’a pas anticipé le chemin. Nous avons pu voir tout le long de ces pages que ceux qui étaient au cœur de l’évolution n’ont pas manifesté une particulière ouverture d’esprit, que leur jugement s’est parfois égaré. On ne peut donc attribuer à une lucidité particulière le fait d’avoir participé à une révolution artistique. Pour être convaincus par leur cause, artistes et critiques ont souvent méjugé d’autres tendances esthétiques, quand ils regardaient vers le passé mais aussi dans le présent et ses perspectives… Dans le concert discordant des opinions, l’on voit pourtant Ravel adopter une position mesurée, raisonnée, mieux définie. Qui s’en étonnera ?

Mon objectif est donc la perfection technique. Je puis y tendre sans cesse, puisque je suis assuré de ne jamais l’atteindre. L’important est d’en approcher toujours davantage.
L’art, sans doute, a d’autres effets, mais l’artiste, à mon gré, ne doit pas avoir d’autres buts.
(Maurice Ravel, Quelques réflexions sur la musique)

Robert Jardillier 1932

Robert Jardillier 1932

Ravel, avec toute son expérience des événements que nous avons survolés, tirera même cette leçon qui nous servira de conclusion :

A la première exécution d’une nouvelle composition musicale, la première impression du public réagit, en général, aux éléments les plus superficiels de la musique, c’est-à-dire à ses manifestations extérieures plutôt qu’à son contenu intime. L’auditeur est frappé par quelque particularité sans importance dans le moyen d’expression alors que le vocabulaire expressif, même considéré dans sa plénitude, n’est qu’un moyen et non une fin en soi ; il faut souvent attendre des années pour que la réelle émotion intérieure de la musique devienne apparente à l’auditeur, les moyens d’expression ayant alors fini de livrer tous leurs secrets.
(Maurice Ravel, conférence du 7 avril 1928 au Rice Institute de Houston La musique contemporaine.)

Jacques Chuilon
2015