El Sistema, un acteur socio-culturel majeur demain en France ?

El Sistema France

Bonjour Jean-Gabriel Mahéo. Cela fait maintenant quelques temps que le fameux « El Sistema » est mis en application en France grâce à un projet pilote dont vous et Pascale Macheret êtes les initiateurs; pour nos lecteurs, pouvez-vous nous présenter ce programme d’aide ?

Selon Ricardo Muti, directeur de l’orchestre symphonique de Chicago :

« L’orchestre symphonique représente la plus belle métaphore de la société que je connaisse ».

En effet, dans leur essence, l’orchestre et le chœur sont bien plus que des structures artistiques : ce sont des exemples et des écoles de vie sociale, parce que chanter et jouer ensemble signifie « co-exister » intimement en tendant vers la perfection et l’excellence, en suivant une discipline stricte d’organisation et de coordination et en cherchant une interdépendance harmonique de voix et d’instruments.
Par l’orchestre, les enfants et les jeunes construisent un esprit de solidarité et de fraternité, développant leur estime de soi et leur sensibilité, grâce aux valeurs morales et esthétiques véhiculées par la musique.
La pratique musicale intensive, orchestrale et chorale, promeut les vertus spirituelles, éducatives et sociales nécessaires à tous les enfants pour construire ensemble un avenir prometteur.

L’association El Sistema-France, créée en 2010, développe un programme d’inclusion sociale par la pratique orchestrale et chorale intensive (10h minimum par semaine), collective et exigeante, destiné en priorité, mais pas exclusivement, aux enfants et aux jeunes en difficulté.
Ce programme s’inspire de la méthode du maestro José Antonio Abreu qui a créé en 1975 le Centre d’action sociale par la musique Simon Bolivar, surnommé « El Sistema ». « El Sistema » visait à sauver des dangers de la misère, de la corruption et du crime la jeunesse des rues, en lui offrant un accès gratuit à la pratique orchestrale dans des lieux protégés au sein des barrios.
Actuellement, « El Sistema », rassemble plus de 600 000 jeunes dans environ 400 orchestres à travers tout le Venezuela, dont les meilleurs enflamment tous les publics sur les 5 continents.

Le programme El Sistema-France repose sur quelques principes essentiels, dont :

L’orchestre : symphonique, de chambre ou d’harmonie
L’intensité : 10 heures minimum par semaine
La pérennité : le programme est sans durée limitée
La gratuité
L’excellence pour tous

Le modèle de structure idéal est le centre local « El Sistema », lieu dédié à l’action sociale par l’orchestre, ouvert 7 jours sur 7 et accueillant des dizaines d’enfants et de jeunes dans la pratique orchestrale, en temps scolaire, périscolaire et hors temps scolaire.
Nous avons développé depuis 2013, en partenariat avec la fondation Apprentis d’Auteuil, un orchestre pilote qui est intégré dans l’école Notre Dame du Bon Accueil à Gorges, près de Nantes.
Ce sont les 47 enfants (7 à 11 ans), de l’école primaire qui constituent l’orchestre symphonique. À la rentrée 2013, ils ont débuté une approche de l’univers orchestral par la découverte des instruments de musique et par la chorale. Dès février 2014, ils étaient mis en situation de commencer l’apprentissage musical directement par l’orchestre, qui compte 5 pupitres de cordes, 4 pupitres de bois, 4 pupitres de cuivres et 1 pupitre de percussions.
Les enfants travaillent 2 heures par jour (du lundi au vendredi) la technique instrumentale par pupitre, par section et en tutti, le langage musical et le chant.

DSC05835Quel est l’âge moyen des enfants qui suivent le programme ?

Actuellement, dans l’orchestre-pilote, l’âge moyen des enfants est de 9 ans (entre 7 et 11 ans). L’orchestre rassemble toutes les sections primaires de l’école. Il est prévu d’y intégrer chaque année le degré immédiatement supérieur du collège, à commencer par la sixième, afin qu’à terme les 220 enfants de l’école soit intégrés au programme.
Par ailleurs, au fur et à mesure de l’ouverture de nouveaux centres en France, nous ouvrirons des sections à partir de 3 ans, et de 11 à 18 ans.

Quels changements notables avez-vous remarqués auprès des jeunes en difficulté suivant votre programme, quel est votre bilan ?

Dans l’orchestre pilote, nous nous adressons à un groupe d’enfants à la limite du décrochage scolaire, assez démoralisé quant à ses capacités propres. ils avaient collectivement une capacité de concentration très basse (moins de 10 minutes d’affilée) et pas de goût du tout pour l’effort. A deux exceptions près, aucun n’avait touché un instrument de musique de sa vie, ni entendu ailleurs qu’à la télévision (pendant les pubs) de la musique dite classique.
Dès les premières semaines de travail en orchestre, les temps de concentration se sont allongés tant pendant qu’en dehors des heures d’orchestre, le climat social du groupe s’est progressivement amélioré, les comportements sont devenus plus altruistes et se sont adoucis.
Au niveau scolaire, nous avons rapidement eu des retours positifs des instituteurs et éducateurs sur les transformations comportementales et cognitives remarquables que permet la pratique orchestrale « El Sistema ».
Bien qu’il soit encore trop tôt pour parler de bilan, nous avons fait une évaluation interne en juin 2014 auprès des enfants, des professeurs, des éducateurs et des parents, après les cinq premier mois de pratique intensive. Elle est assez positive et est disponible dans notre dossier en ligne aux pages 27, 28 et 29.

DSC05860L’enseignement de la musique classique n’est-il pas bien trop lourd et sérieux pour des enfants de cet âge de surcroît en difficulté ?

Seulement si l’on considère que l’apprentissage de la musique n’est au mieux qu’une aimable distraction.
Mais nous, nous pensons que la musique est un art autant qu’une science et que son enseignement est essentiel au bon développement du caractère de la jeunesse. La musique a toujours été le socle d’une bonne éducation, depuis l’antiquité en passant par les renaissances, et jusqu’à l’exemple du Sistema.
« Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait ». Cette citation de Mark Twain s’applique assez bien aux enfants qui, face à l’exigence de la musique, s’ils sont correctement guidés et encouragés, peuvent aller beaucoup plus vite et beaucoup plus loin, sans s’apercevoir que c’est « difficile », voire « impossible ».
Les limites ne sont pas dans l’esprit des enfants, mais dans celui des adultes.
Pour l’anecdote, les enfants de notre orchestre se plaignent assez souvent de l’intensité et de la difficulté de la pratique orchestrale, mais craignent par-dessus tout d’en être privé. En vérité, ils adorent cela.

Quels sont donc les avantages dont ces enfants bénéficieront en entrant dans l’âge adulte et la vie active en ayant suivi votre programme pédagogique ?

Je ne peux pas vraiment m’avancer sur ce point, car nous n’avons pas encore ce recul. Mais j’ose espérer qu’ils aborderont la vie le sourire aux lèvres, en étant sûrs de leur valeur et en ayant une confiance inébranlable en la nature humaine.

DSC06062Les enfants sont-ils capables aujourd’hui de se produire en public et si oui quand et où pourrons-nous les entendre ?

Les enfants sont capables de se produire devant leurs parents et amis, ce qu’ils ont fait en juin 2014 (il y avait quand même 500 personnes dans la salle !), en décembre 2014 et en mars 2015. Ils donneront le concert de fin d’année le 19 juin 2015 à Cugand, près de Clisson. Il va falloir encore un peu de temps pour un grand événement public.

Nous assistons aujourd’hui à un désengagement du ministère de la Culture dans ses actions auprès des conservatoires et à un changement des priorités dans ses dépenses en faveur des structures culturelles, le fait que votre action soit également sociale fera-t-il de vous un acteur socio-culturel majeur de demain ?

Je veux préciser ici que, même si le programme El Sistema-France est très transversal, il est d’abord un programme d’action sociale par la musique, et pas un programme musical ou culturel supplémentaire. Ceci étant dit, nous souhaitons bien entendu devenir demain un acteur socio-culturel majeur, et apporter des propositions tant dans le domaine social que culturel et de l’éducation, ainsi que des réponses aux nouvelles contraintes budgétaires qu’affrontent actuellement les villes et les infrastructures culturelles, sociales, de la jeunesse et de l’éducation.

ESF alto 2Quelles sont aujourd’hui vos perspectives de développement tant sur le plan national qu’international ?

Au niveau national, nous souhaitons ouvrir dans chaque région un centre El Sistema-France de référence, et nous encourageons actuellement le développement d’un réseau de projets français associés à El Sistema-France.
Au niveau international, El Sistema-France est membre de l’association El Sistema-Europe, qui fédère les projets européens inspirés d’El Sistema, et avec qui nous préparons différents évènements dont les camps/stages d’été européens El Sistema.

Quels sont les partenaires institutionnels privés qui vous accompagnent ?

Pour l’essentiel, il s’agit de fondations, au premier rang desquelles Apprentis d’Auteuil, puis la fondation Janine Evain, la fondation Foujita et récemment la fondation d’entreprise Monoprix.

Jean-Gabriel Mahéo, président d’El Sistema France;
Propos recueillis par Matthieu Fontana.